Sur les 14 individus qui comparaissent depuis le début du mois de septembre devant la Cour d’assises spéciale de Paris, dans le cadre du procès des attaques terroristes qui ont fait 130 morts dans la capitale française six ans plus tôt, 9 sont d’origine marocaine. La plupart ont grandi à Molenbeek (Bruxelles).

“Je suis d’origine marocaine mais je n’ai que la nationalité française, tient d’emblée à rectifier Salah Abdeslam, seul rescapé des commandos du 13-novembre et le plus connu des quatorze hommes appelés à comparaître. Mes parents sont venus en France d’abord, c’est pour ça qu’ils ont la nationalité française […], ensuite ils sont partis en Belgique.”

Questionné avec ses comparses au début de novembre sur sa trajectoire personnelle, le trentenaire s’est montré plus coopératif que deux mois plus tôt, lorsqu’il s’était présenté comme un “combattant de l’État islamique” et avait dénoncé être “traité comme un chien” en détention. Incarcéré depuis le 27 avril 2016 à la maison d’arrêt de Fleury-Mérogis, il vit seul et à l’écart dans une cellule de 9m2, surveillé en permanence par deux caméras et n’ayant droit qu’à deux sorties quotidiennes dans une courette isolée.

Interrogatoires de personnalité

Répondant aux questions des magistrats et des avocats, le jihadiste présumé – déjà condamné en 2018 en Belgique à vingt ans d’emprisonnement pour avoir tiré sur des policiers – dépeint “une enfance très simple […] pendant laquelle il y a toujours eu une bonne ambiance avec tout le monde, se décrivant comme quelqu’un de calme, gentil”.

“Bon élève”, il obtient son baccalauréat avant d’être engagé comme électromécanicien dans la même société que son père. Licencié au moment d’un premier séjour en prison pour cambriolage, l’intérimaire fait du “yoyo”, “tantôt au chômage, tantôt en intérim”. Admettant avoir écopé de quelques sanctions pour “roulage” car il “aime la vitesse” – mais aussi pour des faits de violence au Maroc –, et consommé “de temps en temps un joint le week-end”, il dément être le “joueur de casino et danseur de discothèque” parfois décrit.

L’une des rares photos de Salah Abdeslam, diffusée lors de l’appel à témoins suivant les faits (AFP Photo / Police nationale).

Travaillant dans le commerce de son frère Brahim, qui s’est fait sauter aux abords du “Comptoir Voltaire” dans la capitale parisienne, celui qui a déposé les trois kamikazes au Stade de France dira lors d’une prochaine audience consacrée au cœur de l’affaire pourquoi lui-même a abandonné sans l’actionner la ceinture d’explosifs qu’il portait ce soir-là.

“Molenbeek, c’est comme au bled”

Bon nombre des autres inculpés gravitaient autour des “Béguines”, le café tenu dans la commune bruxelloise de Molenbeek-Saint-Jean par Brahim Abdeslam. Ils s’y retrouvaient pour organiser leur trafic de drogue, mais aussi pour regarder des vidéos de l’organisation État islamique et parler de la guerre au Levant.

C’est notamment après la mort en Syrie de son cadet Souleymane que Mohamed Abrini commence à lire le Coran, à fréquenter la mosquée et à s’intéresser au jihad. Le complice reconnaît avoir conduit ses amis molenbeekois jusqu’en région parisienne, le 12 novembre 2015, et avoir participé au financement et à la fourniture d’armes pour leur opération.

Ce Belge de 36 ans, identifié comme “l’homme au chapeau” qui poussait une bombe sur un chariot lors du massacre à l’aéroport Bruxelles-Zaventem en mars 2016, déclare à la barre : “On n’est pas sortis du ventre de nos mères avec une kalachnikov en main : on a été des enfants.” Né à Berchem-Sainte-Agathe de deux parents marocains, ce “joueur exceptionnel” de football quitte l’école en troisième, menant grand train grâce à de petits boulots mais surtout à divers vols. 

En grandissant, il n’y a pas de choix. Certaines personnes réussissent, travaillent, ont des familles, des enfants […] mais si vous mettez dans la balance ceux qui ont raté et ceux qui ont réussi, on est sur du 80-20.

Mohamed Abrini

“À Molenbeek, la plupart d’entre nous était en échec scolaire. En grandissant, il n’y a pas de choix. Certaines personnes réussissent, travaillent, ont des familles, des enfants […] mais si vous mettez dans la balance ceux qui ont raté et ceux qui ont réussi, on est sur du 80-20. Je fais partie de ceux qui n’ont pas réussi”, analyse-t-il aujourd’hui.

Après un aller-retour dans la zone turco-syrienne, celui qui est devenu “Abou Yahya” est de plus en plus impliqué dans les activités de Daech en Europe. Une “radicalisation” qu’il tente de justifier par une série d’injustices : “Molenbeek, c’est comme au bled : le matin, vous allez dans les boutiques, vous avez Al Jazeera sur toutes les télés. Vous voyez la guerre, la guerre, la guerre. Depuis que je suis tout petit, je vois que ça, le conflit israélo-palestinien ou l’invasion par les États-Unis en Irak.”

Arrêté à Anderlecht après plus de quatre mois de cavale, Abrini – dit également “la brioche” en raison de son embonpoint – est détenu outre-Quiévrain où en 2022 il devra justifier face à la justice de ses agissements ultérieurs.

En attendant les faits

Aux autres prévenus d’ascendance marocaine, les enquêteurs français prêtent des rôles moindres. Mohammed Amri – qui a vécu au Maroc jusqu’à son adolescence – et Hamza Attou ont ainsi été repérés dans la voiture qui a franchi la frontière franco-belge pour ramener impunément Salah Abdeslam dans son pays de résidence… se plaignant même des contrôles d’identité “abusifs” au micro tendu par hasard par une journaliste de la RTBF.

D’autres encore – dont certains font l’objet d’un simple contrôle judiciaire –, Abdellah Chouaa, Yassine Attar, Ali El Haddad Asufi, Farid Kharkhach – producteur de faux papiers qui est parvenu à faire rire l’assistance en relativisant avec humour l’enchaînement de “poisses” qui l’a mené jusqu’à se tenir devant elle en ces sinistres circonstances – et Mohamed Bakkali – ex-délinquant rifain fraîchement titulaire d’une licence en sociologie, dont l’intelligence de l’intervention a été très remarquée – sont soupçonnés d’avoir apporté aux terroristes un soutien logistique plus ou moins important.

Une salle a été construite spécialement au Palais de justice de Paris pour accueillir le procès des attentats du 13-novembre (Thomas Coex / AFP).

Dans le box des mis en cause, les cinq autres sont de nationalité suédoise, française, tunisienne, algérienne et pakistanaise, tandis que quelques-uns sont cités en leur absence, qu’ils soient à l’étranger ou bien morts, tel Abdelhamid Abaaoud, considéré comme le chef de la cellule molenbeekoise et dont le nom revient régulièrement dans les débats.

Les audiences qui permettront d’approfondir le rapport à la religion et les actes reprochés aux uns et aux autres sont programmées à partir de janvier 2022. Le verdict, lui, n’est pas attendu avant la fin du mois de mai prochain.

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