Le Maroc fête ce jeudi le 65e anniversaire de son indépendance. Une célébration qui n’a pourtant pas toujours eu lieu le 18 novembre. Récit d’une réappropriation monarchique de l’histoire.

Est-ce le 2 mars ou le 18 novembre ? Voici le sempiternel débat qui met aux prises les historiens marocains. Si, pour la version officielle, la fête de l’indépendance est célébrée le 18 novembre, c’est bien le 2 mars 1956 que le royaume a recouvré “juridiquement” sa pleine souveraineté, grâce aux accords d’Aix-les-Bains signés entre le président du Conseil marocain Mbarek Bekkay et le gouvernement de la Quatrième République.

C’est ainsi que, de 1956 à 1960, le 2 mars est un jour chômé au Maroc et est célébré officiellement comme la fête de l’indépendance. Ce n’est qu’à la mort de Mohammed V que le royaume change cette date. Et Hassan II, sans surprise, y est alors pour quelque chose.

Pour honorer la mémoire de Mohammed V

Mohammed V ayant succombé lors d’une banale opération chirurgicale le 26 février 1961, le prince Moulay Hassan est intronisé le 3 mars 1961. Hasard du calendrier, cette journée intervient un jour seulement après la fête de l’indépendance, telle que célébrée à l’époque, c’est-à-dire le 2 mars. Ne désirant pas que l’indépendance fasse de l’ombre à la nouvelle fête du trône, Hassan II propose de décaler sa célébration au 18 novembre.

“Il a changé la date de l’indépendance pour, disait-il, honorer la mémoire de son père”, se souvient l’ancien dirigeant du Mouvement national et ex-premier secrétaire de l’USFP, Mohamed Elyazghi. Mais alors, pourquoi le 18 novembre ? “Tout simplement parce que c’était la fête du trône sous Mohammed V”, précise l’historien Hassan Aourid.

Après son retour d’exil le 16 novembre 1955, le sultan Sidi Mohammed avait en effet décrété ce qu’on appela alors les trois glorieuses : les journées du 16, 17 et 18 novembre. Le 16 novembre est baptisé la fête du retour (Aïd Al Aouda), le 17 novembre la fête de la Renaissance, ou résurgence (Aïd Al Inbiâat), et le 18 novembre coïncide, depuis l’intronisation du sultan en 1927, avec la fête du trône (Aïd Al Arch).

Mais si Hassan II se base sur les trois glorieuses pour légitimer sa décision, il se réfère également à la rencontre entre le sultan Sidi Mohammed et Antoine Pinay, ministre français des Affaires étrangères de l’époque, le 6 novembre 1955. “Une rencontre qui a débouché sur la reconnaissance par la France de la légitimité du souverain marocain, et qui a ouvert la voie à l’indépendance totale du pays”, affirme l’historien Hassan Aourid.

Pour éclipser les nationalistes

En fin politique, Hassan II a réussi, grâce à cette manipulation du calendrier, à faire d’une pierre deux coups : transformer la fête du trône (célébrée le 3 mars) en la plus importante fête nationale du Maroc, contrairement à l’écrasante majorité des pays récemment décolonisés qui lui ont préféré leur date d’indépendance, et puis faire de l’ancienne fête du trône (le 18 novembre) la nouvelle fête de l’indépendance. Il occulte ainsi le rôle primordial joué par le Mouvement national et par l’Istiqlal dans les négociations qui ont conduit à l’indépendance le 2 mars 1956.

Alors aux prises avec le Mouvement national, et surtout avec l’aile gauche du parti de l’Istiqlal, qui réclamait une monarchie constitutionnelle, Hassan II a, à plusieurs reprises, tenté de faire valoir la primauté de la monarchie marocaine sur le Mouvement national. Le changement de la date d’indépendance n’a d’ailleurs pas été du goût de certains nationalistes.

“Tout le monde n’était pas d’accord avec ce changement. Y compris au sein de la population qui, bien après l’intronisation de Hassan II, continuait à croire que le 2 mars était toujours la fête de l’indépendance”, se remémore l’ancien premier secrétaire de l’USFP.

Cependant, force est de constater que, de nos jours, plus personne ne remet en cause la légitimité du 18 novembre comme date d’indépendance du pays. Quelques irréductibles, comme le militant d’extrême gauche Abdelhamid Amine, appellent encore au rétablissement du 2 mars comme la “véritable” fête de l’indépendance.

Et si le moteur de recherche Google avait, il y a quelques années, réalisé un Doodle un 2 mars sur sa page d’accueil marocaine pour célébrer l’indépendance du royaume, la multinationale s’est, depuis, alignée sur les positions officielles.

Cet article a été initialement publié dans le n°692 du magazine TelQuel, la semaine du 13 au 19 novembre 2015.

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