Les femmes d’origine maghrébine – a fortiori marocaine – subissent en France une double discrimination, à l’extérieur comme à l’intérieur de leur communauté. C’est du moins ce que dénoncent les auteures et les signataires de cette tribune, qui appellent à la libération de la parole.

Pointer du doigt ces maux est un défi, celui de décrier des faits inégalitaires et injustes sans nourrir l’instrumentalisation de nos causes, ni même se complaire à certaines pratiques sexistes résultant de nos milieux.

Cette tribune est l’occasion pour nous de dénoncer un fait social connu mais dont on ne parle pas assez : la misogynie à l’encontre des femmes maghrébines en France – qu’elles soient nées et qu’elles aient grandi à l’étranger ou bien dans l’Hexagone.

Ce texte n’a pas d’orientation politique. Nous dénonçons des discours de droite qui caricaturent les femmes maghrébines pour les discréditer et les fétichiser, comme l’a récemment fait le maire de Béziers, Robert Ménard, en déclarant : “On les trouvait tellement sexy les beurettes. Maintenant elles ne sont plus sexy, elles sont voilées.” Instrumentalisée à droite à des fins électoralistes, la misogynie à l’encontre des femmes maghrébines est par opposition passée sous silence à gauche par peur de nourrir les discours racistes.

Au vu du contexte politique, il est complexe pour nous de dénoncer cette misogynie que nous subissons au quotidien. Cette difficulté à prendre la parole s’explique par une peur de créer davantage de préjugés à l’encontre de l’ensemble de notre communauté. Pourtant, cette discrimination, nous la vivons tous les jours, qu’elle soit exercée par des hommes blancs, noirs ou issus de notre propre communauté.

Être une femme maghrébine en France, c’est se voir ranger dans deux catégories : la hlel – “autorisée”, au sens religieux – ou la “beurette”. Entre impératif de pudeur et exotisation.

Fantasme de la “beurette”

Le terme de “beurette” remonte à l’histoire de l’immigration postcoloniale, et concerne des descendantes d’immigrants nord-africains en France. Au départ jugé paternaliste et protecteur, le terme étant le féminin de “beur” – verlan contracté de “arabe” – , il va prendre une connotation sexuelle, notamment par l’usage qu’en font les sites pornographiques pour désigner le fantasme sexuel orientaliste. Sa popularité participera à la fétichisation des femmes maghrébines en France et fait aujourd’hui la jonction entre racisme et sexisme.

Lamya Ben Malek est étudiante en affaires publiques en France et activiste féministe (crédit : DR).

Ces schémas de pensée ne sont pas intrinsèquement repris et assimilés uniquement par des personnes dites “dominantes”, mais investissent également les consciences de personnes issues des minorités. “Ça m’est déjà arrivée de me faire traiter de “beurette” et de “sorcière” par des hommes noirs que je fréquentais, témoigne une jeune femme. Autrefois ça ne désignait que des filles de cité d’ascendance maghrébine considérées comme “vulgaires” ; aujourd’hui ça recoupe toutes celles qui ne répondent pas au stéréotype de la femme arabe oppressée.”

Gardien(ne)s des “bonnes mœurs”

“Les hommes ont la liberté d’aller et venir. Les femmes représentent toujours l’honneur de la famille”, écrit la romancière franco-algérienne Samia Segaï. Voilà le principal angle mort de la lutte antiraciste en France : les discriminations intra-communautaires que subissent les femmes maghrébines.

Comme le rappelle très justement Samia Segaï, les femmes portent le poids de l’honneur familial, qui repose en grande partie sur leur pudeur et sur leurs mœurs. Comme dans nos sociétés maghrébines, les femmes y sont vues telle la garantie du maintien de dogmes et de traditions parfois sexistes. Elles doivent faire bonne figure, s’émanciper mais uniquement dans le respect des règles de bonne morale – a fortiori lorsqu’elles sont “déracinées” – car elles seront toujours sujettes à la critique.

Dina El Moukhtari est née en 1998 à Casablanca. Elle vit depuis cinq ans en France, où elle a suivi un cursus de droit puis un master 2 en études africaines et méditerranéennes (crédit : DR).

Il faut garder à l’esprit le fait que certaines de nos traditions – même si beaucoup de normes et pratiques sexistes ne sont en rien des traditions – sont nocives et injustes à l’égard des femmes, portant atteinte à leur dignité humaine. Vouloir s’en défaire, aux yeux de beaucoup, ce serait “trahir”, “renier son identité”. Vouloir en parler, ce serait “cracher sur ses origines”. Voilà comment les femmes sont prises en otage entre silence et coutumes.  

Beaucoup d’hommes et de femmes sont très attachés à ces normes et les font perdurer. Leurs pratiques conviennent parfaitement à leurs choix et à leurs aspirations personnels. Mais qu’en est-il de celles et ceux qui ne se reconnaissent pas dans ces normes ? Dès que certain.e.s ont le malheur de ne pas y correspondre, on les rejette.

“Un jour, j’allais en boîte à Paris. Le videur, qui était maghrébin, a regardé ma pièce d’identité marocaine. Il m’a dit en arabe que c’était ramadan et que je devrais avoir honte”, raconte une jeune femme de 23 ans. Cet exemple illustre une certaine autorité paternaliste et un besoin des hommes maghrébins, tels des gardiens des mœurs, de rappeler à l’ordre les femmes de leur communauté. 

Non-convergence des luttes

Cela conduit à cultiver une hypocrisie sociale puisque beaucoup de choses se font en cachette, comme la consommation d’alcool ou les relations sexuelles hors mariage. Ce fléau rappelle que, dans nos consciences collectives, les femmes sont toujours sous tutelle, doivent rendre des comptes et obéir aux normes du patriarcat. Si les hommes issus des minorités luttent contre le racisme, ils se joignent pourtant à la pensée suprémaciste blanche quand il s’agit de parler des femmes issues des minorités. Un paradoxe déjà pointé du doigt dans leur cas par les afro-féministes.

Ces situations, nous les avons vécues, entendues et revues. Elles sont réelles et fréquentes. Que ce soit dans notre vie quotidienne, dans nos relations professionnelles, amicales et sentimentales, nous vivons cette misogynie. Elle est présente dans la rue comme sur les réseaux sociaux, où les appellations “beurettes” mais aussi “marochiennes” ou “maroputes”, jugeant notre valeur du fait de notre origine, sont employées – majoritairement par des hommes, mais aussi par quelques femmes.

La chasse aux ‘beurettes à khel’ est animée par un mélange entre sentiment d’appartenance, impératif de perpétuer l’identité maghrébine et racisme anti-noir souvent assumé en privé.

Dina El Moukhtari et Lamya Ben Malek

Les femmes sont ainsi vues comme la propriété de certains hommes qui s’octroient le droit de les juger, de les mépriser, là où elles disposent de leurs corps et de leurs choix. Cette souveraineté fantasmée poussent même à faire front contre le métissage des femmes maghrébines avec des hommes noirs. Animée par un mélange entre sentiment d’appartenance, impératif de perpétuer l’identité maghrébine et racisme anti-noir souvent assumé en privé, la chasse aux “beurettes à khel” (“noir” en arabe) est une énième occasion de dénigrer des femmes selon des choix strictement personnels. Cette appellation est sexualisante, sexiste et raciste à la fois.

Les hommes noirs étant eux-mêmes sexualisés, et le racisme dans la communauté maghrébine demeurant présent, ce phénomène incite à penser qu’une femme maghrébine en couple avec un homme noir ne le serait que pour une seule raison : avoir des rapports sexuels, ce qui constitue un péché capital. Ainsi, les hommes noirs sont vus comme ceux qui pervertissent les femmes maghrébines ; et les femmes maghrébines en couple avec ces hommes comme celles qui désobéissent aux règles en voulant vivre une sexualité.

Combat universel, misogynie particulière

La misogynie est un combat universel, mais il est essentiel de rappeler qu’il est plus complexe chez les femmes issues de minorités en France. Bien que les normes sexistes soient observables de façon transversale, certaines problématiques doivent être lues de façon spécifique. Les femmes noires ont dénoncé cette “misogynoire” qu’elles subissent également par des hommes blancs, maghrébins et de leur communauté. Aujourd’hui, nous prenons exemple sur elles et dénonçons à notre tour la misogynie particulière que nous, femmes maghrébines, endurons. 

L’urgence est de rendre visibles les discriminations que nous subissons. Loin de nous la volonté d’en faire une revendication séparée, il s’agit plutôt de la mettre en évidence et de l’insérer plus convenablement dans les mouvements féministes en France.

Nous, femmes maghrébines établies à l’étranger, lançons un appel à la dignité, à la mobilisation pour le respect de nos corps, de nos choix, de nos identités, de notre intégrité.

Dina El Moukhtari et Lamya Ben Malek

Blâmées pour être voilées et non voilées, nous souhaitons être respectées pour ce que nous sommes. Nous, femmes maghrébines établies à l’étranger, lançons un appel à la dignité, à la mobilisation pour le respect de nos corps, de nos choix, de nos identités, de notre intégrité. Nous revendiquons le droit à la parole, et notre légitimité à prendre part à la vie publique en parlant en notre nom. Nous souhaitons nous replacer au centre de notre propre récit. Nous nous devons de faire lumière sur des violences intra-communautaires pour y mettre fin. Nous ne faiblirons plus face à la haine, face au mépris et face aux menaces. 

Nous souhaitons en finir avec les stéréotypes orientalistes, essentialistes, qui prospèrent à l’intérieur comme à l’extérieur de nos communautés. Nous réclamons le respect dans nos pluralités. Ni beurettes ni prudes, juste femmes. À part entière. Aucune violence n’est acceptable, peu importe l’ethnie, la religion et le sexe de l’auteur.

Signataires : Bent Darhoum, No Hchouma, Sofia Slami, Houwa_Li_Hiya, 7achak, M.A.L.I., Mohamed Kilito (Diha Frassek), Sarah Benmoussa, Jins Podcast, Mystère et boule d’orgasme, Pas ta beurette, Politics4her.

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