Malgré l’augmentation des frais de scolarité et la réduction annoncée du nombre de visas, l’engouement des Marocains souhaitant poursuivre leurs études en France ne faiblit pas. Constitution du dossier, pré-requis, dépenses sur place… Diaspora a enquêté pour calculer la manne financière que cela représente pour l’Hexagone.

“Je comprends que la France veuille réduire le nombre de visas accordés au Maroc mais je vais tenter ma chance une deuxième fois”, lance Safaa. Titulaire d’une licence professionnelle en environnement et d’un diplôme universitaire technologique (DUT) en agroalimentaire, la jeune fille candidate en France pour une troisième année de licence en agroalimentaire – après avoir essuyé un premier refus l’an dernier.

Comme elle, 25 818 étudiants marocains ont déposé l’an dernier leur dossier pour partir étudier dans l’Hexagone, contre seulement 14 000 en 2015 et 12 000 en 2011. Alors que le nombre de candidats a ainsi augmenté de 84 % au cours des cinq dernières années, l’effectif des partants n’a cru, lui, que de 22 % à 33 % entre 2015 et 2021.

Incertitudes sur les visas

Faut-il s’attendre à ce que cet écart entre candidatures et admissions s’accroisse encore avec la réduction du nombre de visas accordés aux Marocains ? En fait, “nous n’avons aucune information sur le public visé”, répond Clélia Chevrier Kolačko, conseillère culturelle de l’ambassade de France et directrice générale de l’Institut français du Maroc – dont dépend Campus France.

Jean-Noël Ferrié, directeur de Sciences-Po Rabat, s’inquiète : “Le nombre [d’étudiants marocains en France] pourrait être ainsi réduit de moitié, sachant qu’ils sont sélectionnés par Campus France, c’est-à-dire l’agence française pour la promotion de l’enseignement supérieur, l’accueil et la mobilité internationale. La moitié voire plus – selon les priorités dans la restriction – verraient leurs études reportées sine die”, alors qu’ils “versent des droits d’inscription au moins triplés, voire quadruplés, qu’ils louent des appartements, consomment et paient des taxes”.

Interrogé lors de l’annonce par le gouvernement français des restrictions de visas, le ministère de l’Intérieur avait toutefois assuré à TelQuel que “les milieux dirigeants, premiers responsables de cette situation” allaient être ciblés en priorité. Et Beauvau d’ajouter : “Nos consulats s’efforceront de préserver les publics prioritaires (les étudiants, les voyages d’affaires, passeports talents, travailleurs qualifiés, etc.).

200 M€ de bénéfices nets

Selon une étude réalisée en 2015 par BVA pour Campus France, les étudiants étrangers – au total 295 084, dont près de 35 000 Marocains – coûtaient à la France en scolarisation et en aides diverses près de 2,898 milliards d’euros par an. Dans le même temps, ils rapportaient à son économie, toutes dépenses confondues, depuis les frais de scolarité jusqu’au prix de l’hôtel des parents venus leur rendre visite, près de 4,654 milliards d’euros. Cela représentait donc 1,76 milliard d’euros nets – 200 millions pour les seuls Marocains – en rentrées d’argent pour l’économie française.

Il apparaît clairement qu’en accueillant les étudiants étrangers l’État français bénéficie d’une importante entrée de flux financiers générant un solde positif.

BVA

“Même si on occulte le fait que les aides publiques françaises sont réinjectées par les étudiants via leur consommation sur le territoire pendant le séjour, il apparaît clairement qu’en accueillant les étudiants étrangers l’État français bénéficie d’une importante entrée de flux financiers générant un solde positif”, concluait le cabinet.

Explosion des frais de scolarité : “pas d’impact”

Ce calcul avait été effectué en 2015, soit avant que les frais de scolarité pour les étrangers explosent, il y a deux ans. Ceux-ci ont été multipliés par plus de 15 à la rentrée de 2019, pour atteindre 2 770 euros en licence et 3 770 euros en master.

On a demandé aux étudiants étrangers de contribuer aux frais liés à leur enseignement à hauteur de 30 %, les deux tiers restent à la charge de l’État, rappelle Clélia Chevrier Kolačko. Cette augmentation n’a pas eu d’impact sur le nombre d’étudiants en France. L’augmentation des frais de scolarité est en réalité très limitée par rapport au coût des études dans les autres pays, d’autant que, en France, les étudiants étrangers bénéficient de la Sécurité sociale, de la CAF [Caisse d’allocations familiales], des restaurants universitaires, de logements étudiants… Les frais ne sont pas un frein à la mobilité.”

De fait, si le coût d’un étudiant pour le système éducatif français varie beaucoup en fonction du cursus, en 2015 il était en moyenne de 9 635 euros par an, soit presque trois fois plus que les actuels frais de scolarité.

“Ce chiffre [de 9 635 €] est largement supérieur à la réalité du surcoût entraîné par la présence d’étudiants étrangers dans l’enseignement supérieur français, car le vrai coût n’est pas le coût total, mais le coût marginal, qui correspond aux dépenses supplémentaires et non aux dépenses courantes difficilement compressibles. En d’autres termes, sans la présence des étudiants étrangers, le budget ne diminuerait que partiellement car il faudrait toujours entretenir les locaux, rémunérer les professeurs statutaires, financer les labos de recherche, etc.”, nuançaient les analystes de BVA.

12 000 euros de dépenses annuelles

Concrètement, un candidat marocain doit s’acquitter de 1 900 dirhams (environ 180 euros) en frais de dossier auprès de Campus France, puis de 900 à 1 400 dirhams pour passer un test de langue au sein des Instituts français, puis à nouveau débourser 900 dirhams pour demander un visa.

À chaque étape, le requérant risque de laisser sa mise et de voir son départ empêché. Ainsi, même s’il est admis au sein d’une école ou d’une université en France, le consulat peut encore lui refuser son visa car il doit attester de moyens financiers conséquents : pendant toute la durée de validité de leur visa, les étudiants doivent ainsi bloquer sur un compte bancaire l’équivalent de 615 euros par mois.

Si je parviens à partir pour mes études, comme prévu, alors je trouverais un job qui me permette de gagner 500 à 600 euros par mois. Tout le monde fait pareil : en France, on va se débrouiller.

Mohsine

“Cette somme est débloquée une fois qu’ils arrivent en France pour leurs études”, précise Clélia Chevrier Kolačko. Un paramètre secondaire pour certains : ce montant étant apporté par la famille, pas question d’y toucher. “L’argent bloqué sur le compte, tu l’oublies, tu ne peux pas t’en servir là-bas. Si je parviens à partir pour mes études, comme prévu, alors je trouverais un job qui me permette de gagner 500 à 600 euros par mois. Tout le monde fait pareil : en France, on va se débrouiller”, explique Mohsine. En dernière année de cycle d’ingénieur en électricité à Mohammedia, le jeune homme postule en master dans différentes écoles hexagonales.

Au-delà de cette somme minimale, “nous évaluons le total des dépenses des étudiants marocains en France, tous frais confondus, entre 12 000 et 13 000 euros par an”, indique Clélia Chevrier Kolačko. En d’autres termes, les étudiants marocains rapportent quelque 559 millions d’euros chaque année à l’économie française – dont 14,8 millions sont versés sur le sol marocain, à Campus France et aux consulats. Ces mêmes étudiants lui coûtent moins de 414,3 millions d’euros en frais réels de scolarité (hors aides publiques), soit 145 millions d’euros de gains nets.

Eldorado français

En dépit du poids que peuvent représenter ces dépenses, l’engouement pour l’Hexagone ne faiblit pas. L’an dernier, 83 % des Marocains qui étudient à l’étranger ont choisi cette destination. “Le diplôme français est reconnu mondialement. Sur le marché marocain, c’est un sésame magique qui va me permettre de trouver du travail facilement”, justifie Abdel.

Déjà titulaire d’une licence en gestion, il veut refaire une troisième année de l’autre côté de la Méditerranée et a envoyé son dossier dans sept villes différentes. “La France est une évidence parce que nous avons tous étudié en français, dans un système éducatif calqué sur celui de la France”, complète-t-il.

Pour parvenir à leurs fins, certains étudiants, comme Safaa, tentent leur chance d’année en année. D’autres développent des stratégies plus complexes : “Je cherche l’université la moins sélective pour augmenter mes chances d’être pris. J’ai donc choisi des villes secondaires et évité les grands pôles universitaires. Je calcule cette probabilité notamment en fonction du nombre de places accordées aux étrangers et du nombre total de places dans une formation. Mais je n’ai aucune certitude, c’est un peu la loterie”, raconte Mohsine, pour qui “un titre d’ingénieur au Maroc vaut moins qu’un BTS en France”

Après le doublement du nombre de candidats au départ entre 2011 et 2021, Campus France a inauguré, en juin dernier à Casablanca, un nouveau bâtiment de 600 m2. Aujourd’hui, un tiers des candidats déposent leur demande dans la capitale économique.

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