Durant une semaine, Dar Al Maghrib, le Centre culturel marocain à Montréal, a hébergé l’exposition “H’rira” conçue par l’artiste Sfiya. Entre questionnements intimes et volonté de rompre avec les représentations orientalistes du royaume, la jeune binationale décrypte ses tableaux qui parleront probablement à beaucoup de MRE.

Au milieu de la pièce et des peintures trône une petite cocotte-minute. “C’est la star de l’expo”, s’amuse Sfiya en brandissant fièrement l’objet. L’architecte de formation – Safae Mounsif de son vrai nom – est la créatrice de “H’rira”, l’originale exposition qui s’est tenue du 21 au 28 octobre au Centre culturel marocain à Montréal.

Cette cocotte symbolise le bouillonnement culturel dans lequel la jeune binationale de 29 ans a toujours trempé, du Maroc à Montréal : métaphoriquement, elle représente le flux et le reflux des idées en elle, avant que ces dernières jaillissent pour se transformer en une série d’une douzaine de toiles colorées, chargées et expressives.

“Chaos” accessible à tous

“La h’rira est cette soupe vénérée au Maroc, mais pour moi elle représente aussi l’anarchie et le chaos. Avec fierté, c’est ce que je voulais montrer”, résume Sfiya d’une voix douce. Puisant dans le surréalisme, dans le pop art et dans l’art contemporain, la jeune femme a créé une œuvre intime, questionnant les représentations du Maroc et la culture du royaume. 

Toile après toile, elle dépeint des scènes quotidiennes et les personnages de sa vie marocaine. Avec un regard qu’elle veut le plus objectif possible, elle explore la relation entre femmes, le lien père-fils, la religion, l’Aïd al-Adha ou encore la musique. Devant chaque tableau, le regard se perd entre les personnages, les couleurs, les motifs, les symboles, les langues : tout se bouscule et se chevauche.

J’utilise les couleurs comme un enfant qui a devant lui toute une palette et qui veut tout essayer. J’ai employé le vert, maintenant le bleu, etc !

Sfiya

“Même si j’essaie de pousser à la réflexion, je ne voulais pas que ce soit brutal”, explique la peintre, pour qui ce travail doit rester accessible à tous. Certains voient dans ses productions la nostalgie d’un Maroc quitté il y a longtemps, quand d’autres perçoivent un regard authentique et populaire.

Le recours presque sans limite aux couleurs est aussi significatif : “Je les utilise comme un enfant qui a devant lui une palette et qui veut tout essayer. J’ai employé le vert, maintenant le bleu, etc !”, s’exclame-t-elle en riant. En plus de savourer la variété des pigments, on peut se perdre à lire et à déchiffrer des inscriptions en français, en arabe ou encore en berbère.

Questionnements intimes

“H’rira” raconte avant tout l’histoire personnelle de son auteure. Née à Montréal, cette dernière est âgée de deux ans lorsque ses parents décident de retourner vivre au Maroc. Déçue par ses études d’architecture dans le royaume, elle s’envole pour l’Hexagone où elle découvre “une nouvelle forme de liberté”. “Mais la France n’était pas tout à fait le paradis pour moi, je voulais autre chose”, ajoute-t-elle.

En 2017, elle décide de retourner dans sa ville de naissance, Montréal, où il fait plutôt bon vivre pour les artistes émergents. Deux ans plus tard, ayant toujours entretenu sa flamme artistique, elle quitte tout pour se faire connaître sous le pseudonyme de Sfiya. Elle commence alors à peindre pour se réconcilier avec son identité marocaine, pour se la réapproprier. “Je voulais faire quelque chose de sincère et d’honnête. Ce sont des choses très intimes”, confie-t-elle.

À gauche, « L’Haja » est l’œuvre la plus intimiste de Sfiya, représentant sa grand-mère dans son appartement. À droite, « L’bnate » évoque les relations entre femmes (Marine Caleb / Diaspora par TelQuel).

Lorsqu’elle conçoit la présente série, Safae Mounsif est perdue dans un enchevêtrement de pensées, d’idéologies et de cultures. “Les quatre personnages de la première toile sont-ils une même personne ou bien quatre femmes différentes ? Peut-être que cela illustre tout simplement les différents stades de la vie… On devine le trouble de ma pensée, résultat d’une discussion interne”, décrypte-t-elle. Avant d’ajouter : “ Il y a tout dedans, c’est la moins apaisée. Après, j’ai décidé d’en faire une par thématique, jusqu’à la dernière qui demande à chacun : “embrace your h’rira” [adopte ta h’rira].”

“Rompre avec l’orientalisme”

Au-delà de l’intime, les peintures de Sfiya revendiquent une portée politique. Objectif : “rompre avec la représentation communément orientaliste et colonialiste du Maroc, afin de construire son propre récit de soi à travers l’art”.

Face à ses panneaux, Safae se demande si elle est parvenue à ce but. “Je suis souvent tombée dans le piège de reproduire la même vision du Maroc. Cela a été extrêmement difficile pour moi de me détacher des inspirations occidentales, admet-elle. Et d’interroger : “Peut-on puiser dans sa culture et dans son identité sans perpétuer les clichés ?”

« L’Aïd » et « 103 » ne sont pas dénués d’absurde, que l’artiste chérit (Marine Caleb / Diaspora par TelQuel).

Alors que l’exposition va parcourir Montréal et peut-être voyager jusqu’au Maroc, sa conceptrice est toujours en quête d’un art décolonisé. ‘H’rira’ découlait d’un besoin, qui a été assouvi. Les prochaines créations toucheront d’autres sujets, toujours pour honorer ma culture et mon identité”, projette-t-elle.

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