Âgée de 27 ans, Mina Binebine – fille du célèbre artiste marocain Mahi Binebine – vient tout juste d’organiser un important défilé de mode à Marrakech. Inspirations, mais aussi débuts difficiles et exil aux États-Unis… La prometteuse styliste se confie à Diaspora.

Pendant son défilé au Es-saadi Resort Palace de Marrakech, jeudi 14 octobre 2021, Mina Binebine était “aux anges”. La jeune créatrice avait vraiment envie d’organiser un événement dans la Ville ocre – où elle a étudié au lycée français Victor Hugo –, et de “mettre la barre haut” pour montrer les prouesses dont son pays peut être capable…

Diaspora : Pouvez-vous nous parler des collections que vous avez présentées il y a quelques jours à Marrakech ?

Mina Binebine : J’étais très heureuse de faire ce fashion show ici, chez moi, à Marrakech. J’ai opté pour une salle toute noire, en me disant : puisque les vêtements sont colorés, il faut qu’ils parlent pour eux-mêmes. C’est ce que j’ai fait.

Comment avez-vous choisi les couleurs, les tissus et les formes ?

Je tombe amoureuse des tissus en les voyant. C’est donc eux qui me choisissent plutôt que l’inverse. Après, ma couleur favorite, c’est le jaune. C’est pour cela qu’il y en a beaucoup, j’ai besoin de sentir que c’est vivant. Pour moi, le noir, le blanc, le gris, c’est beau mais ce n’est pas assez vivant. Il faut que ça parle, que ça dise des choses, et je pense que ce sont les couleurs qui s’expriment le plus fortement.

Défilé à Marrakech, jeudi 14 octobre 2021 (crédit : DR).

Concernant les matières, j’adore la soie, mais aussi la laine, comme celle qui constitue les tapis berbères en handira. J’aime beaucoup les travailler, de même que les habillages de maison : j’utilise beaucoup les tapisseries pour les sofas et pour les chaises. Je trouve qu’ils sont très beaux.

Enfin, pour les formes, elles sont assez fluides. J’ai envie qu’on soit à l’aise, donc on ne met rien dessus. Je fais par exemple des corsets près du corps. Même si c’est un peu plus dur, j’aime bien mettre une chemise fluide en-dessous pour rendre ça un peu plus sympa, un peu plus intéressant, plus facile pour le mouvement. Toutes les personnes qui portent mes vêtements disent qu’elles se sentent à l’aise et powerful [puissantes].

Vous avez décroché un bachelor à la Fashion Institute of Design & Merchandising (FIDM) à Los Angeles. De quoi rêviez-vous quand vous étiez étudiante ?

Avant, pendant et après l’école, j’ai toujours voulu la même chose. Je savais déjà ce que je souhaitais faire : être designer. Et puis, un jour, j’assiste à un défilé de mode d’une certaine Madame Methven, et je tombe amoureuse de ses habits complètement décalés. C’était de la lingerie haute couture, un peu cabaret. Je vais la voir après le défilé et je lui propose de l’aider à ranger. Je lui dis que je cherche un stage. Elle accepte de me prendre, le courant est tout de suite passé. Je suis ensuite devenue assistante chez elle, puis assistante designer, avant qu’elle me confie tout le contrôle créatif en tant que directrice artistique de la marque. J’ai ensuite quitté ce poste pour me lancer à mon compte en 2019.

Cela n’a-t-il pas été trop difficile au début ?

J’ai commencé par acheter une machine pour coudre chez moi. Je me suis mise à dessiner, à confectionner deux, trois pièces… J’ai essayé de les vendre mais ça n’a pas marché. Pendant quelques mois, j’ai galéré. Personne n’avait vraiment confiance en moi. Je venais de finir mes études, les gens pensaient probablement : ‘C’est qui cette gamine de 23, 24 ans, qu’est-ce qu’elle fait là ?’

Je me suis dit qu’il allait falloir taper fort, en programmant mon premier défilé à Los Angeles, comme ça les gens allaient me connaître et avoir l’opportunité d’acheter mes créations.

Mina Binebine

Je me suis dit qu’il allait falloir taper fort, en programmant mon premier défilé à Los Angeles, comme ça les gens allaient me connaître et avoir l’opportunité d’acheter mes créations. J’ai donc organisé l’événement, toute seule de A à Z. C’était à l’hôtel Figueroa, il y avait 500 personnes. J’avais aussi invité mes amis artistes : il y avait un peintre qui faisait des tableaux sur place, une qui proposait un spectacle avec un cerceau, un troisième qui jouait de la derbouka, un autre qui chantait…

C’est devenu une art gallery avec beaucoup de divertissements, et ça a fait un gros buzz ! Tellement gros que plein de gens ont commencé à me contacter – des agences de presse, des showrooms… J’ai pu bénéficier d’un espace pour débuter la vente. Ça m’a donné beaucoup de visibilité, et c’est comme ça que ça a commencé à tourner. Quelques célébrités, comme French Montana, ont ensuite porté mes vêtements, les gens les louaient ou les achetaient. Et puis la crise sanitaire est arrivée. J’ai tout lâché et je suis rentrée au Maroc.

Avant cela, pouvez-vous nous en dire un peu plus sur Los Angeles ? Vous en rêviez ?

Pas du tout, je pensais même que j’allais partir à Londres ! Finalement ça ne s’est pas fait et j’ai été acceptée dans deux écoles, à San Diego et à Los Angeles. Au début, je n’avais qu’un niveau lycée en anglais. Je ne comprenais rien. Mes camarades étaient étonnés, car je possède la nationalité américaine [elle est née à New York, où elle a vécu six années, avant un passage de deux ans en France puis une installation durable à Marrakech]. J’étais comme une étrangère.

La consécration pour Mina Binebine à Marrakech (crédit : DR).

C’était un peu difficile, avec un premier jour un peu triste. J’attaquais les cours, toute ma famille était partie et je me retrouvais dans un nouvel appartement avec une colocataire que je ne connaissais pas. C’était le 3 octobre, le jour de mon anniversaire. Je n’avais jamais été seule pour cette occasion. J’étais dans ma chambre en train de pleurer quand ma coloc’, voyant que je n’allais pas bien, m’a apporté un cupcake avec une bougie. Avec le temps je me suis fait des amis, et maintenant je parle anglais comme si je l’avais toujours maîtrisé !

Après la période Covid, pensez-vous rester au Maroc ou bien retourner aux États-Unis ?

J’ai envie de retourner à Los Angeles, où j’ai laissé tout mon ‘tralala’. J’ai même commencé un MBA en management à la Marymount California University, donc j’aimerais bien repartir pour obtenir mon diplôme. Une fois que je l’aurai, on verra ce qui se passe.

Que vous manque-t-il du royaume quand vous êtes de l’autre côté de l’Atlantique, et vice versa ?

Quand je suis là-bas, c’est ma famille qui me manque. Et les tissus, parce qu’il n’y a qu’ici que tu peux les toucher. À l’inverse, au Maroc, ce qui me manque, c’est la liberté et l’ouverture d’esprit, les activités culturelles et artistiques. Il y a tout le temps quelque chose à faire à Los Angeles !

Comment vous projetez-vous dans cinq ans ?

Je vis simplement aujourd’hui : carpe diem ! C’est comme ça que je suis heureuse.

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