Des mosquées néerlandaises auraient été “espionnées” par une dizaine de municipalités via une société privée fondée par un ancien policier. L’affaire fait scandale dans les communautés musulmane et marocaine, éprouvant déjà un fort sentiment d’islamophobie.

Une dizaine de communes aux Pays-Bas ont mandaté une société privée, Nuance door Training & Advies (NTA), pour enquêter sur les communautés musulmanes dans leurs circonscriptions. Selon les révélations de NRC Handelsblad, l’un des quotidiens de référence de l’intelligentsia néerlandaise, ces opérations menées secrètement relèvent de l’espionnage et sont illégales.

En Hollande, la loi attribue aux communes la responsabilité de lutter contre la radicalisation à leur niveau. Le NCTV, coordinateur des services néerlandais de lutte contre le terrorisme, a ainsi accordé 7,5 millions d’euros aux municipalités pour s’en acquitter. Ne sachant trop comment s’y prendre, certaines ont utilisé une partie de cette somme pour s’offrir les services de NTA.

Cette société privée a été créée en décembre 2010 par Najib Tuzani, ancien chef de la police d’Utrecht (Centre) devenu expert pour le NCTV. En 2013, les jeunes musulmans originaires du pays partis combattre en Syrie auprès de l’organisation État islamique commencent à revenir. Moyennant 50 000 euros, NTA propose de réaliser une cartographie des “rapports de force” au sein de la communauté musulmane d’une agglomération.

Des fidèles lors de la grande prière de l’Aïd al-Adha, le 20 juillet 2021 à Rotterdam (image d’illustration, Lex van Lieshout / ANP / AFP).

Le problème, d’après NRC : les enquêteurs ne se déclarent pas comme tels mais opèrent de façon anonyme au sein des mosquées. NTA aurait également “recruté” des responsables actifs des communautés musulmanes pour obtenir des informations. Ces renseignements auraient plusieurs fois servi de base à l’action directe des communes vis-à-vis des centres religieux ou de leurs membres.

“Discrimination religieuse”

“Nous tenons à préciser que les allégations suivant lesquelles nous travaillerions sous couverture ou en secret ne sont pas vraies, assure NTA à Diaspora. Les municipalités l’ont confirmé dans leur réaction à l’article [de NRC]. Regardez par exemple les commentaires de Rotterdam, de Hilversum et de Veenendaal. “L’analyse du champ de force” [des rapports de force] est une recherche sur les différentes tendances radicales de la société. NTA respecte intégralement la loi et les règlements.”

Le conseil des  musulmans a estimé l’affaire suspecte et indigne d’un État de droit et de libertés.

Jamal Eddine Ryane

La défense de l’entreprise peine toutefois à convaincre. “Les musulmans néerlandais sont des citoyens comme les autres. Ils contribuent à la vie de leur commune […]. Ils ne méritent donc pas d’être espionnés en secret, surtout dans les lieux où ils viennent exprimer leur engagement envers Dieu. En faisant cela, les autorités locales encouragent davantage la ségrégation. Leur comportement semble même cautionner la méfiance – ou parlons-nous ici de discrimination fondée sur la religion ?”, interroge la Plateforme de la fondation des organisations islamiques de la région de Rijnmond (Rotterdam), dans une lettre ouverte publiée le 20 octobre dernier.

“Le conseil des  musulmans – CMO, qui réunit pas moins de 380 mosquées à travers les Pays-Bas et représente et défend les musulmans auprès du gouvernement – a également estimé l’affaire suspecte et indigne d’un État de droit et de libertés”, renchérit Jamal Eddine Ryane, membre de la communauté marocaine et président de l’Observatoire communication et migration à Amsterdam.

Quelles conséquences ?

Au total, selon NRC, dix municipalités – celles de Rotterdam, de Delft, d’Almere, d’Eindhoven, de Huizen, de Leidschendam-Voorburg, de Zoetermeer, de Veenendaal, de Helmond et d’Ede – ont commandé ce type d’enquêtes. Elles étaient au départ trente-neuf. “Une partie d’entre elles a  abandonné ce projet prématurément en raison de doutes sur la méthode. Utrecht a envisagé d’y avoir recours, mais a constaté que la municipalité n’était pas autorisée à mener ce type de travail”, expliquent les journalistes.

La mosquée Mevlana à Rotterdam ferait partie de celles « espionnées » (Lex van Lieshout / ANP / AFP).

Plusieurs partis politiques ont déjà demandé devant la Chambre des représentants des éclaircissements, selon le journal Algemeen Dagblad. Dans la commune de Zoetermeer, la conseillère Esmee van Oudheusden, membre du CDA (Appel chrétien-démocrate, centre-droit) a également posé des questions écrites : “Nous voulons savoir quelles organisations sont impliquées et depuis combien de temps cela dure. Et, si l’entreprise à laquelle la municipalité a eu recours est toujours active dans la commune, cela doit cesser immédiatement jusqu’à ce que le conseil municipal ait fait une déclaration.”

Y aura-t-il des suites, et d’éventuelles poursuites ? “Je crains qu’il n’y en ait pas. Une affaire aussi sensible sera traitée en silence, comme toutes les autres, regrette d’avance Jamal Eddine Ryane. Le débat va certainement glisser sur les questions de discrimination, d’islamophobie, de criminalité avec le “problème marocain”, sans oublier les soucis liés à l’inter- et à l’intra-communautaire.

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