Prince héritier, Moulay El Hassan a prêté main forte à Ben Barka pour bâtir une route symbolisant l’indépendance nouvelle du Maroc. Un projet représentant l’esprit d’une époque où la jeunesse rêvait d’un avenir radieux.

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Ce dossier a été initialement publié dans le magazine TelQuel n°799 du 16 février 2018.

Le camp est installé sur un plateau à flanc de montagne […] des massifs de lauriers roses, couverts de fleurs, nous accueillent à l’entrée. Au centre, des tentes dont les flancs relevés laissent voir l’impeccable ordonnancement. Un mât se dresse vers le ciel. Le drapeau chérifien claque au vent.” Cette description bucolique est celle du chantier de la Route nationale 509, plus connue sous le nom de Tariq Al Wahda ou Route de l’Unité. Un projet porté par Mehdi Ben Barka juste après le protectorat, pour cimenter une nation nouvellement indépendante.

Aujourd’hui délaissé, ce tronçon du réseau routier national, reliant Taounate à Ketama, symbolise l’état d’enclavement dans lequel se trouve actuellement la région du Rif, à l’origine des manifestations du Hirak. Cette route est d’ailleurs surnommée avec ironie “la solitude” par les habitants de la région. Son instigateur, Ben Barka, n’a quant à lui pas été cité par un reportage de 2M sur l’exposition qui se tient actuellement aux Archives du Maroc, consacrée à la Route de l’Unité. Soixante petits kilomètres du réseau routier marocain actuel, mais un chantier immense dans l’esprit, à l’époque, car il a été pensé comme une pierre angulaire dans la construction d’une nation libérée du colonialisme.

Ben Barka donnant une conférence aux formateurs au centre de Maâmora, avant le début des travaux.

“Nous sommes unis”

Au printemps 1957, Mehdi Ben Barka et d’autres membres de l’Istiqlal cogitent autour d’un projet : relier la commune de Ketama à celle de Taounate dans le but de désenclaver la région. “Du temps de la colonisation, il n’y avait que deux routes permettant d’aller vers le nord du pays. Il s’agissait de la route Ksar El Kébir-Asilah à l’ouest, et de Berkane-Melilia dans l’Oriental”, explique l’historien Maâti Monjib.

Mais au-delà de l’infrastructure, la Route de l’Unité a surtout une dimension symbolique. Mehdi Ben Barka et l’Istiqlal veulent relier deux communes du Maroc jusqu’alors séparées du fait du protectorat français au sud et de la colonisation espagnole au nord. Ils font appel à des Marocains âgés entre 20 et 30 ans car ils sont issus d’une “génération née sous le protectorat et n’a donc jamais connu l’indépendance”, explique l’historien Jamaâ Baida, directeur des Archives du Maroc. “Dans l’esprit des instigateurs, il fallait montrer que ce ne sont plus les colonisateurs qui assureront le développement du Maroc pour leur seul bénéfice, mais des citoyens marocains se prenant en charge à la force de leurs bras”, contextualise l’historien Maâti Monjib. Le projet séduit immédiatement au sein de l’Istiqlal, mais le parti, unique formation politique du pays, a besoin du soutien de Mohammed V, seul autre détenteur du pouvoir. C’est qu’il s’agit de donner pleinement une dimension nationale à la Route de l’Unité.

Mohammed V réticent

“Mohammed V craignait de ne pas voir la jeunesse suivre l’appel que l’Istiqlal lui demandait de lancer”

M’hammed Douiri, alors ministre des Travaux publics

Lorsque l’Istiqlal a présenté le projet au roi Mohammed V, il a tout d’abord été réticent. Il craignait de ne pas voir la jeunesse suivre l’appel que nous lui demandions de lancer”, témoigne M’hammed Douiri, ministre des Travaux publics à l’époque. Pour convaincre le souverain, les cadres de l’Istiqlal conviennent d’assurer la participation d’au moins 12.000 volontaires avant l’appel royal prévu pour le 15 juin. Mohammed V, rassuré, prend part au projet car il veut conserver sa légitimité auprès des Marocains. “Il faut se replacer dans le contexte. Depuis 1934, il y a un lien entre le Mouvement national et le souverain qui se renforçait mutuellement en termes de légitimité. Ce lien, devenu encore plus fort durant la lutte pour l’indépendance, a été mis à profit dans le cadre du projet de la Route de l’Unité”, analyse Jamaâ Baida.

Avec le soutien du roi Mohammed V, le projet de Route de l’Unité initié par Mehdi Ben Barka (à d.) prend une dimension nationale.

Suite à l’accord du Palais, un Haut comité national comprenant le Prince Moulay El Hassan, le ministre des Travaux publics, M’hammed Douiri, le ministre de l’Economie, Abderrahim Bouabid, ainsi que Mehdi Ben Barka, alors président de l’Assemblée nationale consultative, assure la gestion du projet. Ce comité est secondé par un bureau administratif dans lequel siègent notamment Mohamed Benhima ou encore le cousin de Hassan II, Moulay Ahmed Alaoui, alors “représentant de l’Intérieur”.

En parallèle, les rares cadres que compte le gouvernement marocain s’attellent à la formation des instructeurs destinés à devenir les meneurs du chantier dans un centre situé dans la forêt Maâmora à Rabat. 304 volontaires, parmi lesquels 45% d’instructeurs, sont choisis pour encadrer “les citoyens-militants dont le Maroc nouveau a besoin”. On leur apprend notamment que le royaume doit combler son retard sur “les plans économique, social, culturel et institutionnel”. Mohammed V rend visite régulièrement aux futurs encadrants. “Avant chaque session de formation, qui a duré deux semaines, le roi donnait une allocution et ses orientations”, raconte M’hammed El Khalifa. Mehdi Ben Barka, quant à lui, supervisait la formation de manière assidue, rendant visite aux cadres “trois à quatre fois par jour”, ajoute celui qui était alors jeune militant de l’Istiqlal.

“L’espoir de la nation” se mobilise

Des milliers de volontaires de toutes les régions du Maroc ont répondu à l’appel de Mohammed V.

Mohammed V lance son appel aux jeunes Marocains le 15 juin depuis le palais royal de Marrakech. Sur les ondes de la radio nationale, il s’adresse à l’“espoir de la nation et le symbole de la fidélité sur lesquels le pays compte”. Les candidats sont invités à remplir un formulaire publié dans les pages du quotidien istiqlalien Al Alam et à l’envoyer au secrétariat de la Jeunesse et des Sports, où leurs demandes sont traitées par le beau-frère de Mehdi Ben Barka, Mohamed El Hihi. “Il n’a jamais reçu autant de courrier de sa vie”, se souvient M’hammed El Khalifa, jeune militant de l’Istiqlal à l’époque et encadrant sur le chantier de la Route de l’Unité.

La crainte initiale du souverain est largement apaisée. 50.000 jeunes répondent à l’appel de Mohammed V. Parmi eux, 11.000 seront sélectionnés, dont Moulay El Hassan, alors âgé de 28 ans, et correspondant aux critères fixés par Mehdi Ben Barka et ses camarades de l’Istiqlal. Le prince s’est “spontanément inscrit comme volontaire”, répète-t-on à l’époque.

“Moulay El Hassan voulait prouver que les FAR pouvaient également participer à la construction du pays tout comme l’Istiqlal de Mehdi Ben Barka”

Maâti Monjib, historien

Moulay El Hassan mobilise un contingent de près d’un millier de soldats des Forces armées royales (FAR), qu’il dirige, pour assurer la logistique du chantier qui avait été “organisée hâtivement”, écrit-on dans les brochures consacrées à la Route de l’Unité. Les FAR s’occupent du transport, des liaisons, du ravitaillement, mais aussi de donner une instruction militaire aux volontaires, un sorte de “service civique” se voulant une préfiguration d’un futur service militaire. “Moulay El Hassan voulait prouver que les FAR pouvaient également participer à la construction du pays tout comme l’Istiqlal de Mehdi Ben Barka. Tout en étant une force apolitique, contrairement à l’Istiqlal”, estime Maâti Monjib.

Comme pour la Marche Verte, il y avait un souci de représentativité de la population du royaume. A cette époque, le Maroc comptait près de 11 millions d’habitants, cela signifie qu’un habitant sur mille a pris part au chantier”, ajoute l’historien. Les participants sont originaires de tout le Maroc, de Tanger à Agadir, avec 63% de volontaires issus du monde rural. Près du quart d’entre eux sont sans emploi et 75% sont analphabètes. Parmi eux figurent quelques centaines de juifs marocains. On ne trouve aucun membre de l’administration marocaine du temps du protectorat. “La grande majorité des caïds et des pachas, mais aussi des notables, avaient quitté le pays ou avaient été lynchés par les populations qui les considéraient comme des collaborateurs”, rappelle l’ingénieur en chef de ce chantier, M’hammed Douiri.

Pour s’assurer de la mise en œuvre du chantier, et en raison de l’absence de cadres marocains, des ingénieurs français sont mis à contribution. 200 polytechniciens superviseront la construction, convaincus par M’hammed Douiri, polytechnicien lui-même, qui a fait jouer la solidarité entre diplômés de la même école. Le 5 juillet, Mohammed V donne le coup d’envoi du chantier lors d’une cérémonie où figurent en bonne place et côte à côte Mehdi Ben Barka et Moulay El Hassan.

Pelle, pioche, faucille et marteau

Armés de pelles, de bêches et de brouettes, les volontaires de la Route de l’Unité viennent à bout d’un chantier hautement symbolique.

Sur place, les volontaires vivent dans des conditions difficiles. “La nourriture était très mauvaise. Il nous arrivait parfois d’enlever de la moisissure sur le pain avant de le tremper dans l’eau pour le nettoyer. Au petit déjeuner, souvent il n’y avait plus ni beurre ni confiture. A la place, l’armée nous donnait des sardines en conserve. Il ne faut pas oublier que le Maroc était alors très pauvre et que les organisateurs devaient se montrer économes en dépensant peu pour les repas”, se souvient M’hammed El Khalifa, alors adjoint au chef du chantier de Ketama. A la nourriture peu ragoûtante s’ajoute l’accès difficile à l’eau. “L’eau potable était rare dans la région. Nous buvions généralement l’eau acheminée par des citernes de l’armée”, précise l’ancien cadre de l’Istiqlal.

Malgré la frugalité des repas et la rusticité des campements, les volontaires se donnent cœur et âme au chantier. Ils commencent leur journée de travail à 6h30 jusqu’à la pause déjeuner annoncée par le speaker de la radio de la Route de l’Unité, qui lâche ensuite l’hymne composé pour ce chantier. S’ensuit une sieste de deux heures à l’issue de laquelle débute la deuxième, et sans doute la plus importante, phase de la journée sur le chantier : les conférences qui durent jusqu’à la tombée de la nuit. Au menu, “l’émancipation de la femme, la polygamie, l’aménagement urbain, la société et l’économie du pays, la citoyenneté, la démocratie”, énumère Jamaâ Baida.

La Route de l’Unité devait “être une école où se rencontre la jeunesse du Maroc afin que son esprit s’ouvre aux nouvelles idées”

Mehdi Ben Barka

Mehdi Ben Barka s’est inspiré des expériences chinoise et yougoslave de mobilisation de la jeunesse qui “allie travail physique à formation civique, lecture et cinéma à entraînement militaire, en même temps qu’apprentissage de métiers manuels, menuiserie, électricité, etc.”, explique Zakya Daoud dans la revue Recherches internationales en 2006. Ben Barka a expliqué que la route devait “être une école où se rencontre la jeunesse du Maroc afin que son esprit s’ouvre aux nouvelles idées”. Chaque participant devait repartir avec une “foi civique renouvelée”, puis relayer dans “leurs douars respectifs les valeurs qu’on leur avait inculquées”, explique Jamaâ Baida. Car pour Ben Barka, l’institution de base était la commune rurale, “instrument du renouveau des campagnes marocaines” et point de départ “de la lutte contre les structures archaïques (…) et de la révolution sociale, économique et culturelle attendue par le peuple”, écrit Zakya Daoud.

Après le travail sur les chantiers, les volontaires avaient droit à une instruction militaire.

Parmi les valeurs enseignées, celles du partage viennent en bonne place et sont appliquées sur le chantier même, comme en témoigne une anecdote révélatrice de l’esprit de l’époque. Alors que les travaux viennent à peine de débuter, l’Aïd El Kébir approche à grands pas. Les volontaires sont loin de leurs familles, pour la première fois pour beaucoup d’entre eux. Les habitants de la région de Ketama proposent au comité directeur de la route de faire don à tous les participants de moutons. Mais pour “marquer en cette occasion l’esprit nouveau dont ils étaient les messagers dans cette région, d’ailleurs peu fortunée”, les dirigeants préfèrent faire de ce don un usage dont pourraient bénéficier les habitants.

Une commission est alors créée par les villageois pour organiser une collecte. Elle réunira plusieurs milliers de dirhams, qui serviront à construire une école et un internat, l’Etat offrant le terrain. Dès fin juillet, Mohammed V pouvait en poser la première pierre. “Ainsi, par un de ces miracles dont les hommes sont capables lorsqu’ils allient le désintéressement à l’efficacité, les volontaires transformèrent les moutons du sacrifice en une école où viendront s’instruire les enfants de Ketama”, écrivent les organisateurs avec une emphase propre aux premières années de l’indépendance.

Ben Barka-Moulay El Hassan en tandem

Le prince héritier Moulay El Hassan, alors âgé de 28 ans, entouré de ses ‘‘camarades’’ du chantier n°5. ©Abdelhak Lamrini

Le projet de la Route de l’Unité, qui se voulait unificateur, a également servi d’accélérateur vers le pouvoir pour deux hommes dont la rivalité marquera la décennie suivante. “Ben Barka et le futur Hassan II ont tous les deux profité de ce chantier pour entrer en contact avec le peuple. Dans le contexte d’un Maroc nouvellement indépendant, il fallait compter sur l’opinion publique, et non sur la force armée, pour se maintenir au pouvoir”, relate Maâti Monjib. Sur le chantier, les deux hommes se comportent en ouvriers, comme en témoignent les nombreuses photos ayant servi de vecteurs de propagande à Ben Barka et Moulay El Hassan. On les voit pioche à la main aux côtés des volontaires du chantier.

“Hassan II se comportait simplement et faisait d’ailleurs sa toilette dans la rivière comme tous les volontaires du camp”

M’hammed El Khalifa

Le futur Hassan II est assigné au chantier 5. “Nous étions favorisés par rapport aux autres ouvriers car les photos du prince héritier ont toutes été prises sur ce chantier”, se souvient M’hammed El Khalifa, qui a eu l’occasion de partager un repas avec Moulay El Hassan. “Un jour, il avait invité les cadres du chantier 5 à déjeuner. Nous étions attablés à côté de ses proches. La table était bien garnie, comme celle de tout Marocain invitant des convives à un repas, sans toutefois basculer dans l’excès. Le prince se comportait simplement et faisait d’ailleurs sa toilette dans la rivière comme tous les volontaires du camp”, poursuit El Khalifa. “Lors de ce même déjeuner, il a remarqué qu’il portait une tenue légèrement différente de la nôtre. Il a alors demandé à l’un des militaires du camp de lui procurer une tenue similaire à la nôtre”, signale le cadre de l’Istiqlal.

Alors que le chantier de la Route de l’Unité bat son plein, Moulay El Hassan est proclamé prince héritier le 9 juillet 1957. Mehdi Ben Barka soutient cette décision, et c’est l’un de ses proches, Cheikh Belarbi El Alaoui, qui lit le texte faisant de Moulay El Hassan le successeur désigné de Mohammed V. Le prince aura passé au total toute une semaine sur le chantier, croisant Mehdi Ben Barka lors de la visite hebdomadaire de ce dernier. “En raison de ses responsabilités de président du Conseil consultatif à Rabat, Mehdi ne pouvait se rendre qu’une fois par semaine au poste de commandement d’Ikaouen pour inspecter l’évolution des travaux”, se souvient M’hammed Douiri.

Moulay El Hassan a passé sept jours sur le chantier, creusant et piochant comme n’importe quel autre volontaire.

Quand l’esprit n’y est plus

Au bout de trois mois de travaux, le chantier de la Route de l’Unité prend fin. Au total, les volontaires ont assuré le terrassement de près de 33.000 mètres cubes de terrain, la construction de 10 buses routières pour l’écoulement et de deux ponts de 12 et 20 mètres. Les volontaires sont tous remerciés lors d’un défilé organisé le 1er octobre 1957 à Fès et marqué par un discours de Mohammed V, qui encense “une œuvre constructive [témoignant] d’un peuple vivant, conscient, laborieux et qui mérite de la considération”.

A l’issue du défilé, les volontaires se voient remettre un diplôme attestant de leur participation au chantier. Les plus méritants reçoivent des médailles pour leur contribution à “la prospérité économique”. Parmi ces médaillés, on compte le Docteur Mohamed Benhima, père de l’ex-patron de la RAM, Driss Benhima, l’actuel historiographe du royaume, Abdelhak Lamrini, ou encore Jo Ohana, figure influente de la communauté juive marocaine.

L’opinion publique est conquise par la Route de l’Unité portée par Mehdi Ben Barka et soutenue par Moulay El Hassan et Mohammed V. Elle est considérée comme une concrétisation “du rêve d’un Maroc développé (al Maghrib al motaqaddim)”, selon Maâti Monjib. Dans la foulée, d’autres initiatives dans le même esprit devaient être menées à travers tout le Maroc, comme le désirait Ben Barka. Après l’achèvement de la route, les jeunes ont rejoint les Bâtisseurs de l’indépendance, association ayant pour objectif de “faire émerger de nouveaux cadres de l’Istiqlal, dans la perspective des élections communales et municipales, et lancer, de retour dans leurs régions, des chantiers similaires”, écrit Zakya Daoud.

En réalité, peu de projets suivront et aucun d’envergure. “Certains chantiers collectifs ont été organisés au niveau local, notamment dans le sud, à travers l’aménagement de quelques routes de campagne et de certaines pistes”, affirme l’historien. Sinon RAS. Mehdi Ben Barka tente de maintenir à flot l’esprit de la Route mais sans succès, l’unité qui régnait dans le Maroc post-indépendance périclitant, victime de la lutte de pouvoir entre Moulay El Hassan et le leader de l’Istiqlal.

Ce à quoi il faut ajouter les querelles intestines au sein du parti nationaliste, qui aboutiront à une scission et à la création de l’UNFP en 1959 par Mehdi Ben Barka. Deux ans plus tard, Hassan II monte sur le trône et s’empresse de mettre un terme aux activités des différents clubs régionaux des Bâtisseurs de l’indépendance. Les idées qui y étaient prônées étaient trop “socialisantes” au goût du souverain. Quant à la relation entre Ben Barka et Hassan II, elle ira en s’étiolant pour devenir conflictuelle. La suite, tout le monde la connaît.

M’hammed Douiri est, avec Mehdi Ben Barka, à l’origine de la Route de l’Unité. ©TNIOUNI

M’Hammed Douiri, ancien ministre des Travaux publics :

Seul Mehdi Ben Barka était capable de mobiliser les Marocains ”

Seul polytechnicien marocain à l’époque, il a supervisé la construction de la Route de l’Unité. En étroite collaboration avec son camarade de l’Istiqlal, Mehdi Ben Barka.

Comment est née l’idée de la Route de l’Unité ?

Le chantier de la Route de l’Unité était mon idée au départ, en tant que ministre des Travaux publics. Je l’ai soumise au Parti de l’Istiqlal dans un premier temps. Il fallait dans un second temps que le projet soit présenté à Mohammed V. C’est à ce moment-là qu’est intervenu Mehdi Ben Barka. Cela dit, sans Mehdi, l’idée n’aurait jamais abouti. Après que Mohammed V a adhéré au projet, il m’a nommé Haut commissaire de la Route de l’Unité et, sur ma proposition, Mehdi Ben Barka a été désigné secrétaire général. Nous visitions ensemble le chantier une à deux fois par semaine.

Quel rôle a joué l’Istiqlal ?

A l’époque, c’était le vide absolu au Maroc. Les responsables locaux de l’Istiqlal avaient pris le relais des administrateurs français rentrés en France au lendemain de l’indépendance. Ce sont donc eux qui ont tout organisé. Mehdi, alors président du Conseil consultatif (ancêtre du parlement, ndlr), veillait sur tous les détails au niveau central, en collaboration avec le Palais. J’ai soumis le plan de la route à Mohammed V, mais il nous fallait quelqu’un pour mobiliser les 50.000 candidats avant sélection des 11.000 volontaires. Seul Mehdi Ben Barka était capable de mobiliser les Marocains.

Pour les gros ouvrages, comment avez-vous procédé ?

“Pour vous donner une idée du vide, même le chaouch du ministère était français !”

M’Hammed Douiri, ancien ministre des Travaux publics

Les volontaires étaient armés de pelles, de bêches et de brouettes. Pour les gros ouvrages, comme les ponts, l’intervention des ingénieurs français du ministère des Travaux publics a été déterminante. Il y en avait, à mon arrivée à ce ministère, près de 200, et je suis parvenu à en convaincre plusieurs de rester encore quelques mois. Le fait que j’étais polytechnicien comme eux a beaucoup facilité les choses. Pour vous donner une idée du vide, même le chaouch du ministère était français ! Il fallait tout construire, en partant de zéro. C’était des cadres français de qualité, l’un d’entre eux, André Boulloche, a d’ailleurs fini ministre de l’Education nationale du général De Gaulle.

Les notables de l’époque ont-ils mis la main à la poche pour contribuer à ce projet ?

Ils n’ont pas donné un centime ! Les caïds et les pachas avaient été lynchés par la population qui les accusait de collaboration avec le protectorat. II n’y avait pas d’hommes d’affaires marocains sur qui se rabattre. Encore une fois, l’Istiqlal a dû se débrouiller tout seul ; nous étions le parti à tout faire à l’époque.

Quel rôle ont joué les Forces armées royales ?

“L’intervention des Forces armées royales a été déterminante, sachant que le Maroc était un pays très pauvre avec une population majoritairement analphabète”

M’Hammed Douiri

Nous n’y serions jamais arrivés sans l’aide de l’armée. L’intervention des Forces armées royales a été déterminante, sachant que le Maroc était un pays très pauvre avec une population majoritairement analphabète. Ce sont les responsables de l’armée qui ont fourni toute la logistique : tenues, tentes, groupes électrogènes, communication et nourriture. C’est l’armée aussi qui veillait sur la sécurité des chantiers et des volontaires. Heureusement, nous n’avions pas de problèmes ingérables car il régnait une discipline exemplaire dans les différents camps du chantier.

Mehdi Ben Barka entouré par des cadres de la nouvelle vague.

Sondage : une nouvelle vague

Les 11.000 volontaires choisis parmi les 50.000 demandeurs constituaient un échantillon représentatif de la jeunesse marocaine de l’époque, qui panachait ruraux et citadins venus de toutes les régions du Maroc représentées proportionnellement à leur importance géographique. Les organisateurs de la Route de l’Unité ont eu l’idée de profiter de ce panel pour mener une enquête sociale sur la jeunesse du pays afin de comprendre “ses préoccupations, ses opinions, ses aspirations les plus profondes.” Pour reprendre texto la présentation de ce sondage d’opinion : “Voici, venu des profondeurs du peuple de ce Pays, le témoignage sans artifice de LA NOUVELLE VAGUE MAROCAINE”. Avec la lecture des auteurs teintée d’une bonne dose d’espoir. De naïveté, diront les autres.

LA FAMILLE

De qui dépend le choix du conjoint ?

55% : lui-même, moi, etc.

33% : famille

10% : lui-même après accord de la famille

2% : le père

Conclusion des auteurs du sondage : le choix du conjoint a été surtout indiqué comme dépendant soit de lui-même, soit de la famille, sans préciser de quel membre de la famille (Père : 2% seulement). Cependant, notons qu’une majorité semble avoir opté pour le choix personnel et sans s’en référer à l’opinion des membres influents de la famille.

Une femme éduquée vous conviendrait-elle ?

83% : pour

14% : contre

1% : ne savent pas

2% : défavorables, se déclarant eux-mêmes illettrés

Que pensez-vous de la polygamie ?

55% : contre

43% : pour

2% : indifférents

Et la répudiation ?

19% : pour

65% : contre

16% : réponses vagues

Conclusion des auteurs du sondage : Il ressort de ces réponses que l’attitude du jeune Marocain en face de la polygamie et de la répudiation, deux problèmes épineux de la famille marocaine, traduit un partage d’opinions défavorables à ces deux institutions.

LE CITOYEN ET LES INSTITUTIONS : PROBLÈMES PERSONNELS

En cas de conflit avec vos voisins, ou un de vos concitoyens, à qui vous en référez-vous pour le résoudre ?

2% : Dieu

11% : justice

20% : autorités administratives

18% : autorité d’un parti

21% : notables (gens ayant une autorité seulement morale)

28% : moi-même

VIE COMMUNALE

Précisez en une phrase le sujet de frictions avec les autorités locales

18% : incompétence du représentant de l’autorité

20% : arbitraire du représentant de l’autorité

19% : corruption du représentant de l’autorité

27% : immoralité du représentant de l’autorité

16% : conflit entre le parti et le représentant de l’autorité

Quelle sorte d’aide attendez-vous du gouvernement pour améliorer vos conditions économiques ?

1% : aucune

17% : création d’un centre louant des tracteurs

13% : distribution de semences sélectionnées

5% : crédits

15% : création d’une coopérative artisanale

13% : création d’une coopérative agricole

11% : aménagement dans l’irrigation

2% : construction d’écoles

1% : logements

22% : tout

Quels sont les projets que pourraient entreprendre les habitants pour améliorer leurs conditions économiques ?

12% : déraciner le doum et le jujubier

12% : enlever les pierres des terres cultivables

13% : planter des arbres

10% : construire des étables

13% : construire école ou mosquée

10% : construire des maisons

9% : construire des latrines

10% : captation des sources

11% : collecte des ordures

Y a-t-il eu changement de conduite chez les fonctionnaires d’autorité par rapport à ce qu’elle était avant l’Indépendance ?

5% : non

93% : oui

2% : je ne sais pas et réponse mitigée

Quel doit être leur comportement d’après vous avec les gens ?

1% : faire preuve d’autorité

55% : faire preuve de justice

13% : faire preuve d’impartialité

5% : leur expliquer les décisions du gouvernement

6% : ne pas être arrogants

16% : avoir toutes ou plusieurs de ces qualités

4% : avoir une conduite démocratique

Quelle est votre opinion sur le fonctionnement des tribunaux depuis l’Indépendance ?

2% : je n’ai pas d’opinion

78% : nettement meilleur

18% : un peu meilleur

1% : pareil

1% : un peu et nettement moins bon

LE RAPPORT AVEC L’ÉTRANGER

Recevez-vous dans votre maison des amis : marocains, étrangers ? Lesquels ?

14% : non

83% : oui, marocains musulmans

1% : oui, marocains israélites

Qu’est-ce que le Maroc peut apprendre des étrangers ?

4% : rien

35% : réalisations industrielles

20% : connaissances techniques et scientifiques

8% : culture générale

8% : agriculture

18% : technique militaire

7% : divers

Quelles sont les choses dont il ne devrait pas s’inspirer ?

12% : je ne sais pas

53% : “les choses interdites”

23% : la licence des mœurs

5% : athéisme

7% : divers

Conclusion des auteurs du sondage : Ainsi notre jeunesse est loin d’être renfermée et imbue d’elle-même. Nous sommes loin de la génération du roi Moulay Hassan (1873-1894, ndlr) qui, par un mécanisme d’auto-défense mal compris, regardait avec méfiance la première mission qui était allée chercher à l’étranger les mêmes connaissances que réclament les jeunes d’aujourd’hui.

VOTRE BUT DANS LA VIE

Parmi les choses suivantes, laquelle se rapproche le plus du but de votre existence ?

21% : vous mettre à l’abri des soucis matériels

15% : vous dévouer pour le bien public

19% : devenir riche en travaillant sans relâche

10% : vivre au jour le jour sans souci

16% : chercher la célébrité par le travail et l’étude

11% : mener une vie honnête sans se soucier de ce que font les autres

8% : mener une vie conforme à vos goûts sans penser à l’argent ou la renommée.

Quel est le moment le plus heureux dans votre vie ?

3% : je ne sais pas

27% : l’Indépendance

60% : le retour du Roi

10% : un événement de la vie collective autre que les précédents

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