Que nous reste-t-il à accomplir lorsque, après avoir gravi les sommets les plus hauts de chacun des sept continents, nous rêvons encore de grandeur ? Bouchra Baibanou, première Marocaine à avoir relevé ce défi, a sa réponse à la question : l’ascensionniste voudrait montrer aux jeunes femmes que rien n’est impossible.

Loin des hauteurs, près de sa fille de 16 ans et de son mari, à Salé, c’est là que nous retrouvons Bouchra Baibanou. Voix fluette, large sourire, la quinquagénaire a le pouls qui s’emballe et les mains qui s’agitent lorsqu’elle évoque ses nouveaux projets. Parmi ceux-ci, la préparation d’un livre à l’attention des jeunes filles, mêlant questions sportives et leadership.

Cet été aura d’ailleurs lieu la troisième édition du Boot Camp Girls, un évènement organisé par ses soins et placé sous la thématique de la confiance en soi. Le moins que l’on puisse dire, c’est que celle qui a relevé le défi des sept sommets en 2018 n’est ni avare ni hors sujet lorsqu’il s’agit d’inspirer et de conseiller les futures générations…

Naissance d’une vocation

Une vingtaine d’années auparavant, les réponses à certaines questions, c’est elle qui les cherchait. Son instinct de grimpeuse, la native de Rabat commence à le développer à l’âge de 15 ans, en colonie de vacances, lorsqu’elle découvre pour la première fois les sentiers de randonnée marocains.

Au début, ce n’était pas évident. Qu’une femme ait envie de faire de l’alpinisme n’était pas du tout répandu.

Bouchra Baibanou

Quelques années plus tard, devenue ingénieure en télécommunications, la diplômée alors âgée de 26 ans se met en tête de gravir le djebel Toubkal, le plus haut sommet de l’Atlas et de toute l’Afrique du Nord (4 167 mètres d’altitude). “Au début, ce n’était pas évident. Qu’une femme ait cette envie n’était pas du tout répandu. Je savais que mes parents ne souhaiteraient pas que je me lance dans cette aventure, donc je restais volontairement floue. Quand je suis partie, je leur ai dit que j’allais dans les environs de Marrakech, pour ne pas entrer dans les détails”, raconte-t-elle.

À son retour, sous le charme, elle décide de parler ouvertement de ses découvertes, des paysages rencontrés, de cette sensation de liberté éprouvée tout là-haut, et de ses ambitions. La jeune Bouchra, au père mécanicien et à la mère femme au foyer, benjamine d’un frère et de deux sœurs, n’a à ce moment-là qu’une volonté : convaincre les siens.

Du rêve à la réalité

Partie étudier la gestion d’entreprise à HEC Montréal, Bouchra revient au Maroc en 2005. Elle se marie avec Lahoucine, celui qu’elle qualifie toujours, 25 ans plus tard, de “soutien indéfectible”. Bien entourée et encouragée, ce mètre-52 de résilience se met à rêver de hauteurs. Après de nombreuses ascensions sur ses terres, elle songe au Kilimandjaro (5 895 mètres). Dans la foulée, elle entend parler du challenge des sept sommets. “Je me suis dit : ‘ok, je gravis le Kilimandjaro, et ensuite je vois si les autres sont à ma portée’”, se remémore la mère de famille. 

En 2011, elle redescend des cimes tanzaniennes plus déterminée que jamais. Lors d’un événement TEDx à Rabat, elle annonce la suite : poursuivre avec les six sommets restants. “Je me souviens avoir dit à la fin de ma conférence : ‘quand on rêve tout seul, ce n’est qu’un rêve. Quand on rêve à plusieurs, c’est déjà une réalité.’ […] Il était désormais impossible de faire machine arrière”, déclare l’alpiniste.

Une Marocaine sur les toits du monde

Les années passent et les ascensions s’enchaînent. En 2012, elle vainc l’Elbrouz (5 642 mètres, Europe). Deux ans plus tard, elle plante le drapeau marocain sur l’Aconcagua (6 962 mètres, Amérique Latine). Six mois s’écoulent et elle coche une nouvelle case, celle du Denali (6 190 mètres, Amérique du Nord). Fin 2015, elle atteint les crêtes du Carstensz (4 884 mètres, Océanie). La montée du toit du monde, l’Everest (8 848 mètres, Asie), accomplie en 2017, évoque des souvenirs plus intenses chez Bouchra.

J’avais peur avant de partir, parce que je connaissais les difficultés et les risques encourus. Au delà des 8 000 mètres, nous entrons dans la zone de la mort. L’oxygène est moindre, le risque d’avalanche est élevé, il fait – 30 °C et le vent souffle. Nous devons rester concentrés avant et pendant l’ascension, puis lors de la descente. Les yeux rivés sur mon objectif, je n’ai même pas remarqué les cadavres que les hauteurs avaient figés”, témoigne la dame à la volonté de fer.

Bouchra Baibanou au sommet du mont Everest (crédit : DR).

Il est neuf heures du matin, ce 21 mai, quand Bouchra hisse le drapeau rouge à l’étoile verte sur le géant himalayen. Elle y reste une vingtaine de minutes, le temps de faire une photo et d’admirer les alentours. Assez pour se souvenir de la vision claire et dégagée qui s’offrait à elle, de ses camarades arrivant de toutes parts, de “cette vue extraordinaire”, de ce panorama unique où les cimes culminent à de plus de 8 000 mètres. De ce sentiment, aussi, de dépassement de soi, d’accomplissement, et de cette pensée : “Moi, toute petite comme ça, j’ai réussi à y arriver !”

En décembre 2018, cette longue épopée se termine au Vinson (4 892 mètres, Antarctique) : officiellement, Bouchra Baibanou devient la première Marocaine à avoir apprivoisé les points culminants des sept continents – un exploit qui lui a coûté au total près de 2 millions de dirhams (190 000 euros), financé en partie grâce à des sponsors.

Casser les codes

Depuis, le qualificatif “d’unique et première femme marocaine” à avoir accompli cette prouesse revient souvent. Mais, si elle reconnaît que le monde de l’alpinisme est essentiellement masculin, la quinquagénaire ne se souvient pas spécialement d’un jour où son genre lui aurait été préjudiciable ; plutôt de quelques anecdotes.

En plus d’être une femme, j’étais souvent la seule voilée et musulmane. Je me rappelle que, quand j’ai retiré mon bonnet au mont Blanc, tout le monde me regardait étrangement. Il y avait comme quelque chose d’étonnant à voir une femme voilée ici. J’étais fière de montrer qu’une musulmane pouvait être libre, réaliser tout ça et exister loin des préjugés qui la voudraient soumise”, clame celle qui a été élevée en 2015 officier de l’ordre du Ouissam alaouite.

Aujourd’hui, ma fille me prend comme modèle. Si je peux l’inspirer, ce sera ma plus grande fierté.

Bouchra Baibanou

Longtemps, on a questionné son statut de mère, faisant peser une certaine culpabilité sur ses épaules. Mais elle en est convaincue : “Ce n’est pas en s’oubliant qu’on effectue forcément son devoir. En tant que femme et mère, il nous faut du temps pour nous et nous en avons le droit. Si nous sommes épanouies, notre entourage le sera aussi. Aujourd’hui, ma fille me prend comme modèle. Si je peux l’inspirer, ce sera ma plus grande fierté.”

Quand son emploi du temps le permet, la présidente de l’association “Delta Évasion” conduit des adolescentes en randonnée, dans l’espoir de faire naître une nouvelle génération d’alpinistes marocaines. Et, bien qu’elle ambitionne de nouvelles montées dans les années à venir, celle qui a grandi dans un milieu modeste, avant de devenir cadre au ministère de l’Équipement et des Transports puis entrepreneure, le sait : la plus rude des ascensions reste sociale.

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