Le sacrifice. Le don de soi pour le bien commun. Voilà ce qu’on attend de nous, les Marocains résidant au Maroc. C’est même notre principale mission, et nous l’assurons avec abnégation depuis des siècles.

Depuis plus de dix-huit mois, nous vivons au rythme des annonces nous expliquant avec abnégation ce que nous avons le droit de faire et ce qui est interdit. Nous avons tour à tour fermé les routes, ouvert l’aérien, coulé le maritime, condamné les cafés, interdit les bars, banni le foot, autorisé les hammams, réouvert les mosquées, instauré un couvre-feu, libéré les vaccinés, dans un grand festival de décisions au terme desquelles Zakaria Boualem lui-même n’a pas la moindre idée de ce qu’il a le droit de faire.

Bien sûr, ce cafouillage est mondial, mais ce n’est pas le genre de constatation qui adoucit le désarroi du Guercifi, vous le savez déjà. Au beau milieu de cette grande pagaille planétaire, il faut rendre hommage à un secteur qui a réussi à semer encore plus de confusion que les autres, et ce n’était pas facile.

Depuis deux semaines, nos réseaux sociaux convulsent au rythme des annonces faites par notre transporteur aérien national et nos nobles hôteliers qui, en conjuguant leurs efforts, ont réussi la prouesse d’énerver à peu près tout le monde en très peu de temps. Regardez par exemple ce brillant tweet, produit par nos héros de l’air, que nous allons citer sans changer une virgule : “Nous rappelons que les offres exceptionnelles actuelles au départ de l’étranger sont programmées pour tous nos clients, étudiants, touristes, Marocains résidant à l’étranger, expatriés résidant au Maroc, Africains…

Passons sur l’étrange manie qui, chez nous, consiste à considérer les Africains comme une sorte de catégorie à part, qui n’a rien à voir avec nous. Une aberration géographique et historique qu’il est très difficile d’expliquer, avec les modestes outils dont nous disposons aujourd’hui. Maintenant, relisez la liste tranquillement, et constatez par vous-même : elle inclut tout le monde sauf Zakaria Boualem. Il aurait d’ailleurs été plus simple de l’écrire directement. Pareil pour les hôteliers, qui sont venus expliquer dans la presse que des offres avaient été conçues pour les étrangers et les résidents marocains à l’étranger, mais surtout pas pour Zakaria Boualem.

Le patriotisme, les amis. L’amour de son pays. Le sacrifice. Le don de soi pour le bien commun. Voilà ce qu’on attend de nous, les MRM.

Réda Allali

Cette audace commerciale a été vécue comme une sorte de manifestation de mépris par de nombreux résidents marocains au Maroc, et ils sont encore nombreux. À la vue des prix spéciaux annoncés à l’attention de nos cousins installés de l’autre côté de la mer, ils se sont un peu vexés, les bougres. Ils se sont insurgés sur les réseaux sociaux, ils ont geint un peu partout, mais ils ont bien entendu oublié l’essentiel. Le patriotisme, les amis. L’amour de son pays. Le sacrifice. Le don de soi pour le bien commun. Voilà ce qu’on attend de nous, les MRM.

C’est même notre principale mission, et nous l’assurons avec abnégation depuis des siècles. Au garde-à-vous, la main dans la poche, prêts à financer la relance du tourisme, à payer pour l’éducation de nos enfants, à accoucher systématiquement par césarienne, à se mobiliser pour aider les plus démunis, et à s’endetter jusqu’à notre mort pour s’assurer un logis décent, et nous nous arrêtons là juste par peur de déprimer les rares lecteurs qui n’ont pas encore fui devant cette épouvantable liste.

Oui, nous sommes des héros, tous. N’attendez donc ici aucune espèce de grognement à l’attention du manque de considération dont nous sommes les victimes, loin de là. Au contraire, cette page se veut une standing ovation. Bravo à nous, les MRM, nous sommes magnifiques. C’est tout pour la semaine, et merci.

(ce texte a été initialement publié dans le n°957 de TelQuel, du 25 juin au 1er juillet 2021)

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