Fraîchement qualifiés pour les Jeux olympiques, encore en carrière ou jeune retraité, les sportifs binationaux à qui nous avons donné la parole ont tous opté pour défendre les couleurs du Maroc*. Décision arbitraire, stratégique, de cœur ou de raison, ils expliquent leur choix. Troisième épisode de notre série sur “le dilemme de la nationalité sportive”.

Je me souviens de la première fois où j’ai réussi à faire hisser le drapeau marocain à la fin d’une compétition, c’était à l’occasion du Grand Prix d’Allemagne. À ce moment précis, j’ai voulu montrer au monde entier que le Maroc était là, bien présent dans le judo”, se remémore Asma Niang, judokate de 38 ans.

Sénégalaise par son père, Marocaine par sa mère, celle qui a beaucoup vécu en France montera d’ici à quelques semaines sur le tatami des Jeux olympiques de Tokyo 2021. Elle raconte avoir toujours fait le choix du cœur : “Je possède les trois nationalités, et je n’en rejette aucune. Mais j’ai choisi de représenter le Maroc, qui, au delà d’incarner mon continent et mes origines, demeure mon pays natal.

Racines

À l’instar de la combattante qui a réussi à intégrer le top 18 mondial, les binationaux s’imposent de plus en plus dans les compétitions internationales. Au point de voir le Comité international olympique (CIO) durcir le règlement, au fil des éditions, pour rendre plus difficile la “mobilité entre les nationalités sportives et que les engagements soient tenus dans la durée.

Célia Jodar, kayakiste marocaine également qualifiée pour Tokyo, vit et travaille en France. Son choix de défendre les couleurs du Maroc lors de cette compétition, elle l’explique par un sentiment de redevabilité envers ses origines, “une manière de rééquilibrer la balance en contribuant à sa façon pour chacune de ses deux nations”.

De même, Sarah Fraincart, qui sera plongée dans le grand bain olympique en aviron, reconnaît avoir ressenti le besoin de renouer avec son ascendance marocaine. Celle qui, petite fille, ne connaissait le Maroc qu’à travers les vacances au bled, exprime l’importance et la nécessité de voir la fierté dans le regard des siens. “Ma mère a voulu venir en France. Moi, c’est l’inverse, je retourne aux racines”, explique dans un sourire la Franco-Marocaine de bientôt 22 ans.

Cette binationalité est-elle une aubaine ou un fardeau dans leur vie de sportif ? Nos interlocuteurs sont unanimes, ils se prononcent pour la première réponse. Bilal El Harab, joueur de badminton ambitionnant un jour de représenter le Maroc en simple homme aux JO, le reconnaît : sans les infrastructures françaises, ses chances de voir un jour son niveau s’améliorer se seraient envolées.

Elle aussi mordue de la plume et du volant, Raja Rochdy acquiesce. La pensionnaire de l’Athlétic Club Boulogne-Billancourt (ACBB), ancienne badiste internationale et toujours référente des Marocains résidant à l’étranger (MRE) auprès de la Fédération royale marocaine de badminton, le sait, “un Franco-Marocain aura plus de chances de se qualifier qu’un Marocain ayant grandi dans le royaume. Parce qu’il aura pu profiter à moindres frais de clubs français structurés, et aussi parce que notre sport est plus connu dans l’Hexagone. Au Maroc, comme en Algérie, ce sont davantage les binationaux qui accèdent aux tournois internationaux. Nous avons encore du chemin à faire”.

“Peut-être injuste”

Aziz Daouda, directeur technique et du développement de la Confédération africaine d’athlétisme, demeure sceptique. “Il y a à mon sens plus de logique, pour un athlète qui s’entraînerait par exemple en France, à concourir pour la France”, assume-t-il. Partagé, l’ancien directeur technique national concède : “Ces sportifs ont la nationalité et c’est leur droit, mais cela est peut-être injuste vis-à-vis de ceux qui ont grandi dans le pays d’origine et qui voient leurs chances de participation s’amoindrir.”

Généralement, les pays d’origine vont recruter les seconds couteaux qui n’auraient aucune chance de participer dans l’équipe nationale du pays de résidence.

Aziz Daouda

Aziz Daouda remet en question ce qu’il soupçonne être une “stratégie pas toujours assumée” de la part des États et de certains sportifs. “Dans certains pays du Sud, notamment au Maroc, on se rend compte qu’il y a des sportifs d’origine marocaine en Europe, qui ont bénéficié d’une formation de haut niveau, de moyens techniques, pédagogiques, médicaux leur permettant d’atteindre un certain seuil de performance. On assiste alors à une tentative de rapatriement de ces athlètes. […] Ce ne sont pas toujours des techniques payantes. Généralement, les pays d’origine vont recruter les seconds couteaux qui n’auraient aucune chance de participer dans l’équipe nationale du pays de résidence”, lâche-t-il.

Cette “opportunité” offerte aux binationaux a même tendance à froisser certains rivaux. Sarah Fraincart se souvient ainsi de l’incompréhension et de l’animosité de certaines de ses concurrentes tricolores : “C’est un peu délicat de s’entraîner avec des sportives françaises, d’être parfois moins forte qu’elles mais de se qualifier quand même. La situation n’est pas toujours très confortable. Aujourd’hui, c’est derrière moi, mais c’est vrai qu’on a pu me le faire sentir.”

Bouger les lignes

Un “devoir d’humilité” envers sa nation d’accueil et envers les athlètes internationaux qui, à niveau égal, n’ont pu se qualifier pour les mêmes grandes compétitions. Voilà ce que préconise avec du recul Samir Azzimani, skieur et porte-drapeau du Maroc aux Jeux d’hiver de 2018 à Pyeongchang. “Nous avions une chance et nous l’avons saisie, mais ça n’en demeure pas moins énormément de travail. Si la concurrence pour se qualifier est parfois moins rude, ça n’enlève rien aux sacrifices que les athlètes font pour leur sport et pour leur pays. Ce sont tous des pionniers dans leur discipline et ce n’est en aucun cas démérité”, s’explique le quadragénaire – qui demeure l’un des rares sportifs à avoir pris part à deux olympiades dans deux disciplines aussi radicalement différentes que le ski de descente et le ski de fond.

Alors, entre rester cantonnée à un rôle de “second couteau” ou devenir “ambassadrice”, porteuse d’espoir et d’ambitions, Asma Niang a choisi. Aujourd’hui, la judokate se qualifie de “guerrière pacifique” dont les armes sont le sport. Si elle reste reconnaissante de la confiance qu’on continue de lui octroyer, année après année, elle n’en oublie pas moins sa mission. “La force de la diaspora est peut-être de montrer à notre peuple que réussir grâce à l’Afrique est possible !”, s’exclame-t-elle.

Discours et ambitions sciemment rodés, nos champions gardent le changement en ligne de mire. Presque tous avouent que c’est en bousculant leur fédération respective que le Maroc rayonnera sportivement et que les mentalités évolueront. “On a une jeunesse talentueuse, mais les infrastructures et les formations manquent. Comment faire en sorte que les athlètes de haut niveau ne partent pas ailleurs et restent dans le pays ? Comment faire en sorte d’avoir des entraîneurs locaux qui ne partent pas après une compétition ? Nous travaillons dans ce sens”, résume Asma Niang.

*Aucun des Franco-Marocains qualifiés pour représenter la France aux Jeux olympiques que nous avons contactés n’a souhaité s’exprimer.

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