Capitaine emblématique de la sélection marocaine de football à la Coupe du monde 2018 et durant la dernière décennie, Medhi Benatia a rapidement préféré la tunique des Lions de l’Atlas à celle des Bleus de France, qu’il a pourtant endossée dans les catégories jeunes. Une trajectoire naturelle selon l’ex-défenseur du Bayern Munich et de la Juventus Turin, qui inaugure sans fausse pudeur notre série sur le “dilemme de la nationalité sportive”.

Le jeune Medhi s’est fait connaître sous le nom de sa mère, Française d’origine algérienne. Le patronyme de son père marocain, El Mouttaqi, n’est venu s’ajouter sur son passeport qu’après l’adolescence. L’homme aux 59 capes assure, pourtant, n’avoir jamais hésité entre représenter sportivement une terre qu’il n’a foulée qu’une seule fois – lors d’un match à Annaba, en 2011 – et une patrie où il avait l’habitude de passer les étés “à faire du cheval ou à tourner avec un âne”, dans le fief familial de Fkih Ben Salah.

Retraité international depuis octobre 2019, en fin de contrat avec le club qatari d’Al Duhail, le natif de Courcouronnes (Essonne) tacle l’encadrement qu’il a parfois connu en France et les binationaux qui choisissent le Maroc “par défaut”, tout en se confiant sur son avenir footballistique et extra-sportif.

Diaspora : Vous avez été formé dans l’Hexagone et vous avez joué en équipe de France des moins de 17 ans. Pourquoi ne pas avoir poursuivi ce parcours ?

Medhi Benatia : À l’époque, quand tu étais en équipe de France jeunes, tu étais bien vu et observé dans les centres de formation. Moi, j’étais à Marseille, et on n’était pas beaucoup de chez nous à avoir été appelés. Donc, forcément, j’y suis allé. Mais je ne me sentais pas dans mon élément. J’avais passé deux ans à l’Institut national de Clairefontaine avant d’être viré pour des problèmes de comportement. Comme les rassemblements sont au même endroit, je recroisais à chaque fois les encadrants avec qui j’avais eu des différends. Pour moi, ce n’était pas possible, je n’étais pas à l’aise.

Comment le contact avec la sélection marocaine s’est-il établi ?

Le staff de l’équipe olympique avait organisé un stage de détection en banlieue parisienne. Je me suis fait connaître auprès de la fédération, puis j’ai directement été surclassé avec les moins de 21 ans. Dans le même temps, j’avais commencé à jouer régulièrement en Ligue 2 avec Clermont-Ferrand, et c’est là que j’ai reçu ma première convocation en équipe A. C’était la fête, j’étais content, j’étais fier ! Je suis parti sans me poser de questions.

Sous les couleurs du Clermont foot, à l’occasion d’un seizième de finale de Coupe de la Ligue face à Sedan, le 12 janvier 2010 (François Nascimbeni / AFP).

N’avez-vous pas hésité ?

Mon rêve, c’était d’être professionnel, puis de représenter mon pays. Une fois que tu es pro, tu n’as plus besoin d’aller en équipe de France pour être bien considéré au centre de formation. Tu vis enfin du football, ça devient ton métier, donc tu ne te décides pas en fonction de l’argent. Franchement, il n’y a même pas eu d’hésitation. C’est seulement avec les nouvelles générations qu’on entend “oui, je n’ai pas encore fait mon choix, j’attends encore un signe” de la France, de la Belgique, des Pays-Bas… Pour moi, si tu dis ça, c’est qu’il ne faut pas venir. Tu dois le ressentir dans ton cœur, dans tes tripes.

Tu viens simplement parce que tu veux rendre fière la famille. […] Tu dois le ressentir dans ton cœur, dans tes tripes.

Medhi Benatia

Quand tu fais des déplacements aux quatre coins d’Afrique, que tu dors dans des hôtels parfois catastrophiques, que tu joues sous 50 degrés, c’est sûr que te ne viens pas pour ces conditions que tu ne vas jamais retrouver en Europe. Non, tu viens simplement parce que tu veux rendre fière la famille.

Photo officielle du Onze de départ des Lions de l’Atlas pour affronter la Côte d’Ivoire en match de qualification au Mondial 2018 (Fadel Senna / AFP)

Ne craigniez-vous pas d’être toujours considéré comme un zmagri ?

Quand tout va bien et que tu te qualifies pour la Coupe du monde pour la première fois depuis vingt ans – en marquant, en plus, dans un match décisif contre la Côte d’Ivoire –, tout le monde te considère comme quelqu’un de la maison. Par contre, dès qu’il y a un problème, que tu fais une mauvaise Coupe d’Afrique des nations (CAN), là on va commencer à dire qu’on n’est pas des vrais Marocains, qu’il vaudrait mieux prendre des joueurs de Botola [le championnat domestique]… Mais en France, je vous le confirme, c’est bien pire parce que même quand l’équipe gagne il y en a qui ne sont pas contents de sa couleur ! Si tu écoutes les gens, tu n’es chez toi nulle part.

Avec ses coéquipiers du Bayern, les internationaux français Franck Ribéry et Kingsley Coman (à droite), en mai 2016 à Munich (Christof Stache / AFP).

Avez-vous déjà regretté de ne pas avoir opté pour les maillots des Bleus ou des Verts, qui vous auraient permis de devenir respectivement champion du monde en 2018 ou champion d’Afrique en 2019 ?

Honnêtement, je ne me suis jamais dit ça une seule fois. Je suis très content de mon “petit parcours” et de tout ce que j’ai pu faire. Même cinq titres de champion du monde, je ne les échangerais pas contre les quatre CAN que j’ai disputées pour mon pays. Il ne faut pas être ingrat. Je suis très reconnaissant de ce que le bon Dieu m’a donné. Même une virgule, je ne voudrais pas la changer.

À 34 ans, où voyez-vous la fin de votre carrière et vos projets pour l’après ?

J’arrive en fin de contrat au Qatar. C’est la première fois que je suis libre, donc je vais profiter des deux mois de vacances pour réfléchir si j’arrête ou pas. Je viens de me faire livrer une maison à Marrakech, où je compte m’installer avec ma famille à court ou à moyen terme. J’ai énormément de projets au Maroc. J’ai envie de lancer une académie de haut niveau qui permette d’allier football et études. J’y ai réfléchi toute ma carrière, en voyant tous ces gamins jouer au ballon et si peu de Maghrébins dans les derniers carrés de Ligue des champions.

Clap de fin avec l’équipe nationale, quelques mois après une campagne russe mitigée (Yuri Cortez / AFP)

Après, ça peut être une idée aussi de racheter et de restructurer un club marocain. Je vais passer les diplômes pour devenir agent, et peut-être aussi entraîneur. Et puis, il y a ce qui me tient le plus à cœur : ma fondation. C’est magnifique de faire des dons, mais je pense que c’est encore mieux de poser de ses propres mains la première pierre d’un orphelinat, d’aller dans les villages en difficulté faire des livraisons soi-même… Ce sont des choses qui peuvent sembler banales, mais qui sont des vraies bonnes actions, qui restent. Peut-être plus qu’une Coupe du monde ou qu’une CAN, qui ne sont que du football.

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