Patron de SDTech, l’expert français des poudres ultrafines, Jalil Benabdillah est un homme de réseaux, ancien président notamment d’Erasmus France et de Leader, un club fédérant plus de 200 entreprises en Occitanie, qu’il a laissé pour se présenter aux élections régionales des 20 et 27 juin. L’hyperactif, à qui cinq heures de sommeil “suffisent pour être bien”, a accepté de s’asseoir pour répondre à l’Entretien d’embauche de Diaspora.

Tu vas nous manquer, lancent en ce mois de février quelques membres de Leader à leur chef démissionnaire, qui vient de garer sa berline électrique sur le parking de la Cité de l’économie et des métiers de demain, siège du réseau à Montpellier. J’espère que vous allez continuer à faire des choses sérieuses sans vous prendre au sérieux, répond chaleureusement l’interpellé, citant l’un de ses mantras favoris — avec celui de toujours joindre l’utile à l’agréable.

Le jovial quinquagénaire, qui se reconnaît volontiers bavard, “presque au chômage” après avoir remis les clés de la maison et cédé ses écharpes de conseiller municipal et de vice-président d’agglomération à Alès (Gard) pour s’engager dans la bataille électorale aux côtés de la présidente de région sortante, Carole Delga, nous installe dans une grande salle de réunion pour un tête-à-tête de plus de quatre heures.

L’avant-dernier d’une fratrie de onze enfants, qui a grandi dans le quartier populaire de Mers Sultan à Casablanca, coiffe successivement ses casquettes d’entrepreneur, d’élu local, de conférencier, de blogueur ou encore de “citoyen du monde”. Il revient sur son implication dans la “socio-économie” de l’ex-bassin minier cévenol, analyse les différentes formes d’intelligence, distingue l’ambition de la prétention et l’excellence de l’élitisme, explique “l’interculturalité à visée économique” et “comment lancer sa société avec un euro” ; il évoque ses multiples amitiés au sein des élites culturelles, économiques ou scientifiques, et justifie la cohérence de son engagement politique – passé d’une majorité de droite à une candidature de gauche, il a refusé de postuler à l’investiture En Marche ! aux législatives de 2017 et se définit “homme de projets” plus que de parti.

Morceaux choisis.

Diaspora : Pouvez-vous vous présenter en quelques phrases ?

Jalil Benabdillah : Je suis Franco-Marocain. Je suis né à Casablanca en avril 1966, et je suis venu en France pour étudier en classe préparatoire à Clermont-Ferrand. Ça m’a permis d’intégrer l’École des mines d’Alès, dont je suis sorti ingénieur en matériaux. J’ai enchaîné avec un DEA puis un doctorat à l’Université de Montpellier, en physique-chimie des matériaux et en génie des procédés. Je me suis ensuite lancé directement dans la création d’une entreprise, sans passer par la case salarié. La particularité, c’est que j’ai fait tout ça avec un ami, Aziz Aït Amer, que j’ai rencontré au collège, à l’âge de 13 ans. On a fait toute notre scolarité ensemble, et on a eu la chance d’être acceptés dans la même ville en prépa. C’était le hasard, mais après on a toujours voulu rester tous les deux.

Jalil Benabdillah et Aziz Aït Amer, au siège de la société SD Tech qu’ils ont fondée à la fin des années 1990 (crédit : Thibault Bluy).

Pourquoi, tout de suite, avoir fondé votre propre société ?

Pendant nos études à l’École des mines, on a fait plusieurs stages pratiques. On a travaillé à tous les postes, y compris de nuit, dans les mines de phosphate à Benguérir et à Khouribga, mais aussi dans le bâtiment, dans l’industrie, dans l’aciérie. On a vu ce que c’était, et je me suis rendu compte d’une chose : même si les systèmes sont sympathiques, bien organisés, que ce soit dans un grand groupe ou dans une PME familiale, ça ne correspondait pas à ce que j’avais imaginé du monde du travail. Je rêvais d’autre chose, d’une entreprise qui s’organiserait autrement, où le respect remplacerait la hiérarchie, où la délégation et la liberté d’agir seraient vraies, où la gratitude serait reconnue, où la confiance aurait un sens, où l’argent ne serait pas le seul moteur. J’avais envie de quelque chose qui me fasse rêver et me lever chaque matin avec grand plaisir, et je voulais que mes collaborateurs aient la même envie que moi, qu’ils se régalent, qu’ils n’aient pas la boule au ventre avant de retourner au boulot le lundi matin, qu’ils s’approprient l’entreprise même si ce n’est pas la leur en termes actionnarial. Bref, à un moment donné, je me suis dit : il n’y a qu’une chose à faire, c’est créer cette société idéale !

Quelles sont aujourd’hui vos ambitions professionnelles ?

Je ne me suis jamais construit dans le sens d’une carrière, mais plutôt d’une contribution, d’une vision, d’une volonté de démontrer que des modèles sont possibles. L’entreprise telle que je l’avais rêvée, je l’ai réalisée. Personne ne fait semblant de travailler quand le patron passe, on se dit les choses. Et même si je n’ai jamais eu pour objectif de devenir millionnaire ou que ma société entre en Bourse, j’ai de l’ambition. Je me suis donc entouré de gens très compétents pour aller le plus loin possible, et on va continuer à faire de la croissance. D’après nos prévisions, on passera d’une cinquantaine de salariés aujourd’hui à une centaine d’ici deux à trois ans. On va continuer à grandir, à créer des filiales, et un jour peut-être qu’on transmettra le flambeau à nos salariés, à nos collaborateurs, à nos enfants ou à un grand groupe.

Nous n’avons qu’un seul poste à pourvoir. Pour la première fois depuis quarante ans, seriez-vous prêt à être séparé de votre double, Aziz Aït Amer ?

Quitter ma famille et mon meilleur ami, c’est hors de question ! Je n’irai nulle part sans Aziz. C’est comme un jumeau. Nous sommes “des frères qui se sont choisis”, comme le dit notre ami Tahar Ben Jelloun. On a des caractères très différents mais on est tels le yin et le yang, on a besoin l’un de l’autre. Il m’a toujours fait confiance et suivi dans mes folies. Il a toujours été là dans les moments heureux et douloureux, et nos vies sont maintenant liées. Je ne pourrais pas m’épanouir complètement sans savoir qu’il n’est pas loin.

Aziz Aït Amer et Jalil Benabdillah au milieu de leur usine à Alès, dans le Gard (crédit : Thibault Bluy).

Sous certaines conditions, seriez-vous tout de même mobile ?

Quand je suis parti du Maroc, où toute ma famille est restée, j’ai eu besoin d’emmener avec moi une partie de mes racines. C’est cet ami intime, fidèle et loyal qui est toujours avec moi, auquel se sont aujourd’hui ajoutés ma femme et mes trois enfants. Nous sommes devenus une petite tribu. Donc si vous m’arrachez ces racines qu’il me reste, je peux mourir, je peux faner. Mon énergie, ma volonté, c’est là que je les puise. Si vous enlevez le terreau, vous n’allez prendre que la plante, et il faudra vraiment qu’elle soit très grasse pour survivre. Or, moi, j’ai besoin d’eau et de soleil. J’ai besoin de me nourrir de gens fidèles, sincères, profonds. Dans des moments pas simples, comme la démission de mes différents mandats où toutes les mauvaises langues disent que j’ai trahi la droite pour la gauche, qui vous entend quand vous jurez que vous êtes droit dans vos bottes ? Ce sont vos amis, des gens qui vous connaissent, qui vous regardent dans les yeux et qui savent que vous êtes sincère.

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