Les Marocains résidant à l’étranger (MRE) ne voteront pas lors des législatives de 2021, et la révision à la marge des lois électorales ne leur permettra toujours pas de disposer d’un groupe de députés dédié. Diaspora vous explique ce qui bloque la concrétisation de ces promesses.

Qu’une telle contradiction perdure pendant des années n’est possible que par la faiblesse du pouvoir judiciaire”, estime Claude Rioux. Ce juriste canadien avait été invité par le Conseil national des droits de l’Homme (CNDH), en janvier 2016, à l’occasion d’un séminaire à la Chambre des conseillers portant sur la modernisation des lois électorales. “La Constitution marocaine de 2011 est très claire : elle accorde la ‘pleine citoyenneté’ aux MRE. Or, le droit de vote est constitutionnellement un droit personnel. Un citoyen peut le faire exercer par un autre individu : c’est la procuration. Mais il ne peut être dans l’obligation de le déléguer. Pourtant, c’est bien ce que la loi organique prévoit. C’est comme si l’on considérait les MRE comme des mineurs”, lâche l’homme de loi.

“Qu’est-ce qu’on va nous sortir encore ?”

Depuis 2011, un petit groupe de MRE engagés défend donc ses droits politiques dès que les lois électorales sont remises sur la table, à l’approche des élections législatives. “À chaque fois, on nous fait une nouvelle objection. Au départ, on craignait que le vote MRE ne favorise les partis des extrêmes et particulièrement le PJD ; ce dernier achève aujourd’hui son deuxième mandat. En 2016, on nous a dit que pour organiser un vote direct, il faudrait intégrer les MRE d’Israël ; le Maroc vient de normaliser sa relation avec Israël. Qu’est ce qu’on va nous sortir encore ?”, ironise Salem Fkire, président de l’association Cap Sud MRE, lobbyiste de la cause MRE auprès des classes politiques française et marocaine.

Dans ce contexte, la délégation de représentants des partis politiques marocains à l’étranger a essayé cette année d’aborder la question avec énormément de pragmatisme. “Nous étions certains qu’on allait nous opposer l’argument de la crise sanitaire pour refuser l’organisation des élections dans les pays d’accueil, alors nous avons choisi de ne même pas aborder cette question et de miser sur la représentation des MRE au Parlement”, explique Salaheddine El Manouzi, représentant de l’USFP au sein de la délégation et président de l’association Al Wasl les deux rives.

Le petit groupe a écouté toutes les formations représentées au Parlement ainsi que le ministère de l’Intérieur, et plaidé pour une liste nationale des MRE ou pour des places “éligibles” et dédiées aux MRE sur les listes régionales. “Finalement, le projet de loi électorale présenté par le ministère de l’Intérieur a supprimé toutes les listes nationales et réserve seulement les deux premières places sur les listes régionales à des femmes. Sans rien spécifier pour les MRE”, regrette Salaheddine El Manouzi.

Ralentissements

À ce texte originel, seul l’Istiqlal a présenté un amendement au vote en plénière à la Chambre des représentants. “Il a proposé que chaque parti réserve la tête de liste dans deux régions à des MRE”, souligne le militant USFP. Finalement, tous ont voté contre, y compris le PJD “parce que l’Istiqlal n’a pas respecté la discipline interne à notre groupe et a déposé son amendement tout seul, sans nous en parler avant”, soutient Najib Boulif, ancien ministre des Affaires générales.

En dépit d’une vaste campagne en 2019 et en 2020 auprès de la Communauté des MRE à travers le monde, le RNI n’a, quant à lui, déposé aucun contre-amendement. “Pourquoi dépenser autant d’argent dans une telle campagne si ce n’est pas pour capitaliser en termes de voix ?”, s’interroge Salem Fkire.

Le PAM a également voté contre l’amendement de l’Istiqlal, alors qu’il avait lui-même déposé en 2016 des propositions de modification des droits politiques des MRE. “Le PAM a toujours été par principe pour le droit de vote direct des MRE, mais je comprends quand on me dit que son effectivité pose des problèmes. Charge au gouvernement de faire des propositions pour permettre concrètement ce vote”, pointe Mehdi Bensaïd, membre du PAM et ancien député.

De fait, au gouvernement depuis 10 ans, le PJD n’a pas fait avancer les droits politiques des MRE. “Nous devons discuter avec les autres partis de notre coalition gouvernementale pour lesquels ce n’est pas une priorité parce qu’ils défendent avant tout leurs propres sièges”, accuse Najib Boulif. Le PJD en fait autant, toutefois, quand il se refuse à augmenter le nombre de députés pour permettre la création d’une liste nationale MRE de peur de payer l’impopularité d’une telle mesure.

Petits pas

En résumé, toutes les écuries se renvoient la faute, tandis qu’au ministère de l’Intérieur et au Palais personne ne les pousse à dépasser leurs intérêts politiciens. Alors, les avancées se font à petits pas, à très petits pas. Ainsi, dans les dernières modifications de la loi organique 29-11 relative aux partis politiques adoptée le 6 mars dernier, le ministère de l’Intérieur a, en toute discrétion, multiplié par cinq la dotation financière des circonscriptions locales où un MRE sera élu député. “C’est une disposition qui existe depuis 2016 au bénéfice des femmes, et dont seuls le PAM et le PJD ont su profiter. Cette année, je pense que la compétition sera trop serrée pour que les partis jouent le jeu”, souligne Salaheddine El Manouzi.

Le ministère de l’Intérieur a également conditionné, cette année, le remboursement des frais de campagne électorale au fait que le parti présente une femme MRE en tête de l’une de ses listes régionales. “Il suffira de la placer dans une circonscription où la formation sait d’avance qu’elle a peu de chance de gagner pour évacuer cette contrainte”, regrette le militant de l’USFP.

Laissez un commentaire