Quand il est rentré au Maroc après 12 ans à s’être construit en France, Yassin Tabouktirt s’est senti “comme un invité” dans son propre pays. Le chroniqueur de radio 2M revient sur les raisons et les circonstances de ce retour qu’il n’a jamais regretté.  

Au début, je pensais juste faire un petit break. Mais je me suis senti apaisé et suis finalement resté”. Yassin Tabouktirt n’explique pas précisément son retour au Maroc, il y a cinq ans. De notre côté, à l’écouter, on devine un mélange entre un concours de circonstances professionnelles et une certaine lassitude de la France. Quoi qu’il en soit, il n’a jamais regretté d’être rentré. Celui dont la voix et le rire sont désormais bien connus des auditeurs de radio 2M a vécu 12 ans de l’autre côté de la Méditerranée. Après des études de psychologie à Rennes, avoir travaillé dans le développement artistique avec des “gamins de cité”, s’être réorienté vers des études de management du monde de la musique, il débute sa carrière de producteur à Paris et monte sa propre structure. Il travaille avec Zebda, Idir, Souad Massi ou Anoushka Shankar. Puis, à la suite d’un différend avec son associé, il rentre au Maroc pour se reposer… Et y restera finalement. “Je ne me suis pas posé beaucoup de questions”, se remémore-t-il.

Série

Va-et-vient

Ils sont nés ici, puis sont partis vivre là-bas. Ils sont nés là-bas, et ont eu envie de vivre ici. Où ça ? Entre le Maroc et l’étranger. La série “Va-et-vient” raconte ces allers-retours de Marocopolitains en quête d’un endroit où l’on se sent chez soi, quitte à ce que ce soit en ayant un pied ici, et un pied là-bas.

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Citoyen de seconde zone

Je n’avais plus l’énergie de me justifier sur des questions identitaires”, raconte le Casaoui à propos de son expérience française. Il fait remarquer qu’il est rentré dans le contexte particulier des attentats de novembre 2015, mais que les discriminations – sans jamais prononcer le terme – se sont fait sentir dès son premier jour en France. Il mentionne la recherche de logement, le travail, les contrôles d’identité, cette petite copine qui lui demande de partir au petit matin par peur de le présenter à sa mère, ou cette militante anti-raciste qui, en présence de Yassin, prie ses petits enfants de bien se tenir à table “parce qu’ici on nest pas chez les Arabes”. À l’inverse, de retour au Maroc, “j’ai arrêté de vivre comme un citoyen de seconde zone”, déclare-t-il. 

Crédits : Yassine Toumi / TelQuel / Diaspora

Côté professionnel, il trouve aussi un avantage à ce rapatriement : il a le sentiment que son expérience est davantage reconnue et valorisée. Financièrement ? “Je gagne beaucoup mieux ma vie ici qu’en France, mais les deux situations ne sont pas comparables”. Il faut dire qu’il cumule aujourd’hui les postes et enchaîne les journées de travail à rallonge, entre, notamment, sa chronique sur radio 2M et son poste d’artist marketing manager pour la plateforme Deezer Maghreb. Il constate cependant, tout sourire : “Le cadre de vie ici est exceptionnel.”

“Je me suis senti comme un invité au Maroc”

Mettre fin à la distance qui le séparait de ses proches ne l’a pas incité à rentrer, affirme le jeune homme de 37 ans (même si, comme beaucoup, il vivait en France avec le cauchemar de recevoir un appel lui annonçant une mauvaise nouvelle). Même s’il a cultivé son indépendance vis à vis de sa famille, c’est bien dans la même rue casablancaise que ses parents qu’il vit aujourd’hui. “Au Maroc, j’ai vraiment le sentiment d’être chez moi. Pas seulement parce que je suis en terre natale, mais parce que c’est mon quartier, ma tribu”, sourit-il. Il nous décrit une situation à l’opposé de l’anonymat que l’on peut ressentir à Paris, en somme. 

J’ai appris à aimer le Maroc, et certains de ses aspects que je n’appréciais pas forcément, quand j’étais en France

Yassin Tabouktirt, chroniqueur de radio 2M

“La France est un pays qui m’a beaucoup donné, répète-t-il, pour autant, plusieurs fois. Kateb Yacine disait que la langue française était le butin de guerre des Algériens, je dirais pour ma part que la culture française est notre butin. J’en retiens des valeurs humaines. C’est là-bas que je me suis construit en tant qu’adulte. Je me suis structuré intellectuellement et politiquement dans un pays qui m’a permis de penser de manière libre.” Le jeune producteur cherche ses mots : “C’est un peu comme si j’avais des œillères avant et qu’elles étaient tombées en France.”

J’ai appris à aimer le Maroc, et certains de ses aspects que je n’appréciais pas forcément, quand j’étais en France, analyse-t-il aujourd’hui, quitte à les fantasmer parfois. À lapproche de ramadan, j’avais juste envie de me téléporter.” Bien sûr, l’inverse est aussi vrai maintenant. “Parfois, certains problèmes ici me font regretter la France, des choses acquises par la loi ou le civisme.” Il cite en exemple le Code pénal marocain qui criminalise les relations sexuelles hors mariage, et de l’autre le non-respect bien connu de la queue dans les commerces. Rien qui, pour autant, ne lui permet de trop râler. Pour lui, et à juste titre, son expérience française ne lui offre pas de posture de supériorité et de fierté. Il décrit une attitude qu’il regarde avec un certain écœurement chez des ex-MRE qui maugréent bien trop à son goût. “Quand ils rentrent, certains prennent la grosse tête.” Pour lui, c’est tout l’inverse : “Lors de mon retour, même en étant Marocain, je me suis senti comme un invité au Maroc.”

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