Les séries de 2M regardées seul, les tentatives de cuisiner des briouates, la surprise des journées plus longues… Sept Marocains et Marocaines nous racontent leur premier ramadan à l’étranger. 

C’était horrible” pour Hicham. Ghita, qui ne s’était jamais sentie aussi seule, a perdu 8 kilos. Walid a juste eu “un petit goût d’inachevé”. Hajji ne l’a “ni bien ni mal vécu” et s’est vite habitué. Kawtar, quant à elle, le voit comme une expérience qui la fera grandir. Il y a mille et une manières de vivre son premier ramadan à l’étranger, mais presque tous nos interlocuteurs le font remarquer : le rythme différent surprend. “Ce qui m’a le plus dérangé, c’est que les journées étaient beaucoup plus longues et qu’il fallait être productif, alors qu’on ne va pas se mentir, au Maroc on est K.O, comme des zombies”, se souvient Hicham, ingénieur informatique de 34 ans qui travaillait à Paris à l’époque, en 2012. 

Le jeûne sous épreuve 

Examen, études, cours de rugby entre 8 heures et 10 heures du matin… Le premier ramadan de Hajji à l’étranger, alors qu’il avait 18 ans, n’était pas des plus reposants. Malgré des amis bienveillants et des enseignants l’appelant à “ne pas forcer”, rien n’était véritablement adapté à son jeûne, il s’en souvient. Être dans une société non musulmane pour ramadan marque un changement et des tentations pas toujours anticipés.

Que les autres mangent devant moi ne m’a pas trop déstabilisé. D’ailleurs, parfois, je m’asseyais même avec mes collègues à la pause déjeuner

Walid, 26 ans, consultant financier à toulouse

Au Maroc, pendant le mois sacré, Hajji avait pour habitude de ne pas faire la bise à ses amies. La première année en France, il a voulu s’y tenir mais “c’était compliqué à faire comprendre. Dès la deuxième année, j’ai laissé tomber”, raconte l’étudiant ingénieur de 22 ans. Devant l’appel de la nourriture, Walid, désormais consultant financier à Toulouse et étudiant à l’époque, n’a pas sourcillé : “Que les autres mangent devant moi ne m’a pas trop déstabilisé. D’ailleurs, parfois, je m’asseyais même avec mes collègues à la pause déjeuner”. Avant de reconnaître : “Bon, d’accord, l’odeur du café du matin me faisait quand même rêver!

Dans le Gers, Manssoura non plus n’a pas succombé à la tentation. Pourtant, elle travaillait dans une récolte de pommes lors de son second ramadan en France, en 1969. Elle en rigole encore aujourd’hui en se rappelant que sa patronne l’invitait à en manger une petite, entre deux arbres. Manssoura, 17 ans au moment de son arrivée, se souvient avoir dû se fier au ciel pour l’heure du ftour. À l’époque, les horaires n’étaient pas encore fixés à l’avance et contrairement à son hameau de la campagne rbatie dépourvu de mosquée, il n’y avait pas de tambours pour annoncer la rupture du jeûne. 

Recréer l’ambiance

Qui dit longues journées, dit courtes nuits. Nissrine, 25 ans, aujourd’hui étudiante ingénieure en France, se souvient de son ramadan au Danemark. Le premier qui l’a marquée à l’étranger. Les nuits sont si courtes là-bas qu’“entre la rupture du jeûne et les prières, c’était la course. Je m’en souviens très bien, on n’avait que peu de temps”, évoque-t-elle. Car c’est bien le soir que les expatriés essaient de retrouver l’ambiance ramadanesque en reproduisant les rituels. Pour se mettre en condition, certains ont ressenti la nécessité de partager et de se réunir, avec des Marocains et non Marocains.

J’ai essayé de retrouver l’ambiance ramadan par la cuisine. C’était la première fois que je me mettais vraiment derrière les fourneaux. Le soir, je partageais mes repas avec mes colocs russes et colombiens.” Nissrine s’en amuse et reconnaît que sans cette expérience de ramadan à l’étranger, elle serait peut-être encore à regarder les plats se faire en dehors de la cuisine. Non sans fierté, elle raconte avoir appelé en visio sa mère, présente au Maroc, pour lui présenter ses concoctions. 

On allait également faire un tour au quartier arabe de Rennes, à Italie, pour acheter les petits gâteaux et plats traditionnels déjà préparés, ça faisait plaisir

Hajji, 22 ans, étudiant ingénieur

Pour Hajji aussi, la réunion et la nourriture du pays étaient sacrées en ce premier ramadan. Même s’il confie ne pas avoir fait des plats d’exception, et avoir tenté de ramener ses plats du midi achetés au Crous pour les manger le soir – en vain -, il confesse aussi avoir “privatisé” la cuisine de sa résidence, pour se retrouver et cuisiner entre amis marocains musulmans. “On allait également faire un tour au quartier arabe de Rennes, à Italie, pour acheter les petits gâteaux et plats traditionnels déjà préparés, ça faisait plaisir.” “Les délices de ma maman m’ont manqué. J’ai essayé de les reproduire, mais il y a encore un fossé entre ses briouates et les miennes”, renchérit Walid, avant de lancer en souriant : “J’ai un nouveau respect pour ma mère.”

“Je n’arrivais même plus à parler” 

Mais les ersatz d’ambiance marocaine ne suffisent pas toujours. “Le premier week-end, j’ai fait un grand ftour, comme chez moi. Tout le monde était très content, mais ce n’était pas du tout la même chose, et j’ai à peine mangé”, confie Ghita, 30 ans, qui a vécu son premier ramadan à l’étranger l’an dernier, en Vendée, avec sa belle famille non musulmane. “La première semaine, j’ai essayé de mettre les séries de 2M en fond, mais ce n’est quand même pas la même chose de les regarder tout seul”, raconte aussi Walid, 26 ans. Pour lui, la rupture du jeûne était synonyme de “coup de blues”. Ne pas pouvoir aller à la mosquée, trop loin de son domicile, lui a aussi manqué. 

Je ne trouvais aucun plaisir à jeûner. Comme la vie était normale autour de moi, je me sentais seule

Ghita, 30 ans

Le plus difficile, c’est peut-être de ne pas entendre l’appel à la prière”, énonce Kawtar, ingénieure architecte de 21 ans qui vit son premier ramadan hors du Maroc en ce moment. “Et d’être loin de ses proches”. Ce manque, ajouté à celui de ne pas aider les autres, Ghita en a pleuré. “Je ne trouvais aucun plaisir à jeûner. Comme la vie était normale autour de moi, je me sentais seule. Les 15 derniers jours, je n’arrivais même plus à parler”, nous confie la jeune femme encore émue un an après. 

L’expérience laisse des traces. “C’est l’année qui m’a fait réfléchir”, nous confie Hicham, qui a cessé la pratique trois ans plus tard et ne se dit plus croyant aujourd’hui. Et si Ghita a été surprise la première fois, cette année, elle prévoit de s’occuper davantage, pour s’adapter le mieux possible. De son côté, Hajji résume : “Ce premier ramadan, je ne l’ai ni bien ni mal vécu. Tout était juste différent et il fallait s’y habituer”. Il conclut : “J’ai eu le temps de prendre mes repères. Maintenant, je sais à quoi m’attendre.”

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