Dans la nuit du 10 avril 2021, le centre culturel Avicenne de Rennes a été recouvert de tags anti-islam et immigration. Dans un quartier où cohabitent plus de 40 nationalités, le message a du mal à passer, ravivant les débats de la loi “séparatisme”.

Le 11 avril 2021, le quartier rennais de Villejean s’est réveillé en découvrant les dégradations du centre culturel Avicenne, hébergeant une mosquée. Des murs tagués de croix, de fleurs de lys et de nombreuses inscriptions : “L’immigration”, “732 Charles Martel, sauve-nous”, “les croisades reprendront”…

Pour Lahcen Bouhssini, président de l’association interculturelle Mosaïque Bretagne-Maroc, ces actes sont le fait d’une “petite minorité”. Mais il rappelle qu’en “quelques jours, 3 lieux de cultes ont été la cible d’actes ou de menaces islamophobes”, à Rennes, Nantes et au Mans. Ce 17 avril, son association “Et si on s’alliait” et l’association Kuné ont invité les habitants du quartier à se rassembler pour dénoncer “l’islamophobie, le racisme et l’antisémitisme”, explique Lahcen Bouhssini. Car selon lui,  cela “ne concerne pas qu’Avicenne. C’est un message contre l’immigration”.

Cours d’histoire à l’agora

Aujourd’hui en tant que chrétienne catholique, je suis triste”. Sur la dalle, Régine Komokoli prend le micro. “Comment, après avoir intégré les valeurs de la République, peut-on se faire reprocher une volonté de convertir la société ?”, s’indigne la cofondatrice de Kuné, collectif des femmes de Villejean. “Comment ne pas se rappeler de notre passé commun ?

Aux croisades invoquées dans les tags, elle oppose l’histoire du XXe siècle. La participation de bataillons noirs, maghrébins et musulmans dans les deux Guerres mondiales, la construction de la Grande mosquée de Paris “en reconnaissance des sacrifices” des soldats musulmans. “Et il aurait fallu en plus qu’ils laissent leurs croyances dans leur pays ?”, s’exclame-t-elle. En amenant des populations africaines en France, “on a aussi amené leur culture”, parfois musulmane et qui désormais “fait partie de la culture française”.

“Ce qui crée du lien”

Le centre Avicenne est à l’image de notre quartier où cohabitent plus de 40 origines différentes ; où les habitants s’auto-organisent pour mener des actions de solidarité”, où “les habitants se croisent et se parlent”, reprend Régine Komokoli. “Un quartier qui s’honore d’avoir un centre culturel qui prône le dialogue entre les cultures, parce que la diversité est une garantie de richesse et d’ouverture. C’est ce qui crée du lien entre nous. C’est ce qui nous élève”.

Derrière elle, une pancarte invite à s’exprimer. “Qu’avez-vous ressenti face aux tags islamophobes écrits ?”. Suspendus, les messages se balancent au vent. “Pas de fachos dans nos quartiers et pas de quartier pour les fachos ! Le racisme et l’islamophobie n’ont leur place NULLE PART”.

Avec Kuné, Régine Komokoli tente de trouver “une articulation” entre les habitants, “de dire à haute voix ce qu’on se disait entre nous”. À Villejean, “un habitant sur 5 est issu de la diversité. Donc nous sommes tous touchés par l’immigration, par toutes ces lois qu’ils sont en train de pondre. Nous les subissons chaque jour”.

1 m² de tissu

Après plus d’une heure de rassemblement, un groupe de femmes s’impatiente. “On a envie de marcher ”, dit Louise*. En quelques minutes, un petit cortège part en direction du centre Avicenne, situé à quelques mètres. Parmi elles, Fatima, Algérienne et Rennaise depuis 4 ans. “J’ai eu mal au cœur”, en voyant les tags. “Mais pourquoi les musulmans sont toujours visés ? Qu’est-ce qu’on a fait ?

Manel, dont on ne voit que les yeux rehaussés de mascara, pointe la loi séparatisme. Entre le Covid et le harcèlement, “il y a des choses plus graves dans la vie qu’un drapeau dans un mariage” ou “des filles qui portent le voile et se sentent très bien dans leur peau”. La vingtaine, elle reste toutefois consciente que “des parents forcent peut-être” certaines filles. Au creux de sa main, Fatima a écrit “Touche pas à mon hijab ”, remontée contre la perspective de l’interdiction du port de ce “tissu d’1 m²”, lors des sorties scolaires.

“On ne peut pas tout accepter”

J’ai 2 enfants. Ils vont à l’école. J’ai toujours participé aux sorties, explique Fatima. “Ils me demandent toujours : Maman, tu peux venir avec nous ?” Un instant privilégié qui la rend fière. “Bien sûr que ça me plaît”, répond-elle en souriant. Mais comment leur expliquer qu’elle pourrait ne plus y être autorisée ? Elle se rassure qu’ils soient encore trop petits pour comprendre.

Au centre Avicenne, les tags ont été recouverts. De la cuisine, s’échappe une odeur de harira, que l’équipe de Fatima (la cofondatice de Kuné cette fois) prépare pour la distribution solidaire et quotidienne durant le mois de ramadan.

Louise, “un petit foulard sur la tête“, prend la parole : “J’irai aux sorties scolaires ou alors il n’y en aura peut-être pas”. Elle s’adresse aux femmes portant un hijab : “Il faut que l’on se batte aussi pour nos enfants. On ne peut pas tout accepter sans rien dire”. “Ils veulent nous rabaisser et nous faire peur”, interpelle Louise, dénonçant “l’État, les politiques, la police”.

“Un pays de droits”

Le 11 avril, Awa Gueye s’est précipitée au centre Avicenne. Elle explique : “Je ne suis pas venue pour [Gérald] Darmanin”, qui a fait le déplacement à Rennes pour dénoncer ces tags. “Il n’est pas là pour nous soutenir”, s’indigne la sœur de Babacar Gueye, tué par un policier en 2015. “Quand il était à l’Assemblée ou au Sénat, ce n’était pas du tout la même chose. Il faut qu’il arrête de nous prendre pour des imbéciles”.

Quelques mois après avoir trouvé Marine Le Pen trop « molle » sur l’immigration, le ministre de l’Intérieur Gérald Darmanin joue les pompiers-pyromanes à Rennes après des tags anti-immigration et anti-islam.

 “En France, on est un pays de droit. On est un pays libre”, rappelle Louise. “Ils n’ont pas le droit de nous faire taire. On va se battre, toujours en paix. On vit en paix dans ce quartier. Les petits, les grands, les vieux”.

En quittant les lieux, deux garçons d’à peine 10 ans nous interpellent. “Madame, vous êtes journaliste ? Vous avez vu les tags ? Qu’est-ce qui était écrit ?”. Leurs parents n’ont pas vu les inscriptions, disent-ils. Ou peut-être n’ont-ils pas trouvé les mots pour les décrire ? Si ces dégradations ont ouvert de nouvelles réflexions au sein des habitants et des collectifs, d’autant plus déterminés à travailler ensemble, l’incompréhension est encore palpable.

*Le prénom a été modifié

Un jeune habitant du quartier Villejean l’affiche « Qu’avez-vous ressenti face aux tags islamophobes écrits sur le centre Avicenne ? Exprimez-vous ». Crédit : Nawal Lyamini / Diaspora

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