Autrice belgo-marocaine de 17 ans, Ines Lamallem a remporté en 2020 le prix Laure Nobels pour son livre Santana. Engagée dans la thématique des violences physiques, morales et sexuelles sur mineurs, c’est avec transparence et sans faux semblants qu’elle décrit la jeunesse d’aujourd’hui. Diaspora a échangé avec celle qui a provoqué “fierté” et “honneur”, chez Mohamed Ameur, ambassadeur du Maroc en Belgique.

Diaspora : Santana dépeint beaucoup de violences. Qu’elles soient morales, physiques, sexuelles, notamment entre mineurs, mais aussi d’adultes sur mineurs. D’où vous est venue cette inspiration ?

Couverture de Santana, Ines Lamallem

Ines Lamallem : En réalité, dans ce livre, tout passe par ces deux personnages que sont Mick et Emma. Lui est traumatisé par des violences subies dans le passé. Elles ont des répercussions sur sa vie actuelle et sur les personnes qui l’entourent. En face, il y a Emma, une jeune femme, qui cherche à lui tenir tête et à l’aider. Elle deviendra, en quelque sorte, son dommage collatéral, un défouloir. Les violences sont donc multiples et de toute part. Si ce n’était pas l’angle que j’avais choisi au départ, toute cette histoire s’est rapidement fondée après certaines lectures extérieures. J’ai notamment eu entre les mains un livre qui parlait de violences sexuelles sur mineurs, plus précisément d’un directeur sur ses élèves (Nicholas Dane, Melvin Burges, 2009). Même si j’avais déjà entendu parler de viol, pour moi cela s’apparentait davantage aux actes commis envers les femmes. Voir des cas, cette fois, sur des hommes, ça m’a interpellée. D’une manière ou d’une autre, j’ai souhaité le démontrer par le prisme de Mick. Je ne connais personne qui, dans ma vie, puisse se rapprocher de ce “héros” de roman. Mais je pense qu’il était important de l’illustrer.

Vous introduisez cette question de “l’effet de groupe” dans la violence, du “moi à travers l’autre”, du mutisme et de l’isolement. Votre héroïne, Emma, s’y confronte, sans baisser les bras. Et à défaut de perdre son combat, c’est elle qu’elle semble perdre…

Selon moi, si une personne subit un acte de violence, il est possible qu’elle en arrive à se sous-évaluer. Comme si elle ne valait plus rien, pendant un temps. Elle n’existe plus. Je voulais montrer que les jeunes adolescentes et adolescents aussi peuvent se perdre et s’oublier pour “sauver” la personne aimée. Je le constate d’ailleurs par le biais de certaines de mes amies. Même si dans ce livre, je fais le choix assumé de décrire Mick, uniquement lui et son histoire passée, c’est par le regard d’Emma que je souhaitais raconter tout cela. Parce que ces actes de violence, c’est elle qui les subit, elle est sa victime. On a parfois envie de dire à ces personnes qui sont dans ce cercle vicieux qu’il faut se réveiller, et nos mots n’ont pas d’impact. Peut-être qu’un professionnel de la santé y arriverait, mais parfois, en tant que proche, c’est difficile de se faire entendre.

Ce n’est pas à elle d’encaisser sa violence en réponse à ses traumas

Inès Lamallem, autrice de Santana

“Indispensable” a été le terme du créateur du prix Prix Jeune Public Brabant Wallon de la Fondation Laure Nobels, pour qualifier votre livre. Un prix que vous avez reçu et qui a été créé en mémoire de sa fille, assassinée par son ex-petit ami. Avez-vous eu d’autres retours après lecture ?

J’ai entendu dire que “c’est parce qu’il a été traumatisé par le passé qu’il réagit violemment”. Mes amis ont été plus “choqués” par le fait que le personnage principal, un homme, ait été violé, que par la violence des propos jetés le long du roman. Avant, pour moi, quand on était un homme, on ne pouvait pas être violé. Eux aussi le voyaient comme ça. Parallèlement, certains comprennent qu’il peut être difficile de se détacher d’une personne que l’on aime, qu’importe le comportement violent qu’elle exerce envers nous. C’est comme si l’on ne voyait pas la réalité en face. D’autres se disent qu’elle aurait dû réagir…

Certains adultes étaient surpris d’apprendre cette violence qu’il peut y avoir entre jeunes. Même s’ils semblent au courant, ils ne l’imaginent pas à ce point. La mère de l’un de mes professeurs a lu Santana. Elle est tombée des nues. Pour nous, adolescents, ce n’était pas perturbant de voir ces propos noir sur blanc. Peut-être parce que c’est le langage que l’on utilise couramment. On peut être durs entre nous. Mais il est vrai que c’est violent, et j’ai l’impression que ça l’est de plus en plus.

Un sondage réalisé par l’Institut Dedicated en 2020, montre que sur 2300 Belges, âgés de 15 à 85 ans, la moitié avoue avoir été exposée à des violences sexuelles. 48 % affirment que cela a eu lieu pour la première fois avant 19 ans. L’adolescence est loin d’être épargnée par la violence, sous toutes ses formes.

Infographie Amnesty International

Ces chiffres sont très lourds… Je pense que l’écriture sous forme de livre ou en chanson peut permettre aux jeunes de se familiariser avec un sujet, tout en étant à l’aise. Surtout quand on parle de violences sexuelles, où il peut y avoir une certaine pudeur, des difficultés à parler. Le dire aide aussi à prouver que cela n’arrive pas qu’aux autres, justement.

Qu’importe les violences subies, il faut déjà commencer à s’exprimer ! Surtout, que ce soit le principal intéressé, un jeune, qui le fasse. C’est parfois l’absence de mots qui mène aux actes violents. Si ici, dans les rues, la jeunesse se déchaîne quand elle manifeste, c’est avant tout parce qu’elle a besoin de parler et qu’elle n’est pas entendue. En Belgique, un film a été tourné et traite justement de la violence chez les jeunes (Black, 2015), il m’a été très inspirant. Si l’on n’en discute pas, que l’on n’essaie pas de trouver de solutions, les choses ne peuvent pas s’améliorer.

Ce n’était pas à moi d’assumer ta violence, ta haine, ton passé”. Qu’est-ce que cette phrase vous évoque ?

C’est une phrase d’Emma, elle s’exprime sur cette relation passée. Quand on lit ce livre, on comprend qu’elle veut l’aider, et plus encore. Mais c’est son passé à lui, son traumatisme. Ce n’est pas à elle d’encaisser sa violence en réponse à ses traumas. Dans sa tête, elle se dit : “comme il a vécu ces choses, ça explique ses violences envers moi”. Alors que non. Ce qu’elle subit, ce n’est pas normal. Il faudrait le lui dire, encore et encore, jusqu’à ce qu’elle l’entende, et ce n’est pas simple. Ce qui est inquiétant chez Mick, c’est cette emprise qu’il exerce sur autrui. On n’a pas toujours le pouvoir par rapport à une personne comme ça. En revanche, on peut en parler aux professeurs, au psychologue scolaire, ou avec la classe, faire appel. On peut aider quelqu’un, mais sans se brûler les ailes.

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