Épisode 1. La proposition d’instaurer une redevance sur les produits “halal”, et en premier lieu sur la viande, fait débat depuis plus d’un quart de siècle. Elle resurgit actuellement à la faveur des réformes politiques engagées afin de parvenir à un financement du culte plus indépendant – loi contre les “séparatismes”, charte des principes pour l’islam de France –, mais se heurte aux intérêts divergents des nombreux porte-voix de la deuxième religion nationale.

L’heure de la grande prière hebdomadaire n’a pas encore sonné, ce vendredi midi, dans les rues animées du quartier populaire de Figuerolles, à Montpellier. Les clients se bousculent dans les boucheries, dont la plupart exhibent sur leur devanture la mention “halal”.

L’une d’elles ne l’affiche pas expressément, mais dans l’exiguïté de son bureau situé à l’arrière du commerce, le patron assure du soin qu’il prête à la conformité de sa carne avec le rite musulman : lui-même titulaire d’une carte de sacrificateur, il se déplace régulièrement chez ses fournisseurs pour en attester. “Je leur fais confiance et je sais qu’ils font du bon travail. Pourquoi j’aurais besoin d’un label ? Tout ça, c’est politique”, confie le jeune barbu, soucieux de préserver son anonymat et de n’engager aucune polémique sur un sujet aussi “sensible”.

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En France, le halal attise polémiques, fantasmes et convoitises. Diaspora vous propose une série d’articles pour démêler le vrai du faux, et décrypter comment cette notion, désignant simplement au départ ce qui est « licite » en islam, est devenue ce qui est « prescrit », avec les multiples conséquences que cela implique.

Dans l’Hexagone, la demande en produits « halal », principalement de la viande, est née d’une volonté de rupture des immigrés de deuxième et de troisième générations par rapport aux habitudes culinaires de leurs parents, analyse la sociologue Christine Rodier. Cette exigence, moins religieuse que commerciale ou identitaire, a fait croître un marché aujourd’hui estimé à plusieurs milliards d’euros, aiguisant l’appétit des opérateurs économiques, mais aussi des responsables politiques qui y voient une source providentielle de financement endogène du culte musulman. En se frottant à l’industrie, le halal a également provoqué chez certains le besoin de remettre l’éthique au centre de la consommation, que ce soit dans les achats de tous les jours ou dans les placements financiers. Autant d’enjeux que Diaspora a cherché à mieux comprendre, en sollicitant pour vous les éclairages de nombreux acteurs, fins connaisseurs et meilleurs spécialistes.

Nourritures terrestres

La volonté d’encadrer ce marché en pleine expansion remonte aux années 1990. Charles Pasqua, alors ministre de l’Intérieur, charge la Grande mosquée de Paris de former des immolateurs, qui se voient décerner un permis officiel, à renouveler chaque année. Dans un souci d’équilibre plus “géopolitique” que géographique, l’agrément est étendu peu après aux Grandes mosquées d’Évry-Courcouronnes et de Lyon.

Au fil des années, plusieurs dizaines d’organismes de certification voient le jour pour tamponner les morceaux de leur sceau. Parfois adossés à des centres spirituels, ils définissent eux-mêmes leurs critères, conservent les bénéfices et ne font l’objet d’aucun contrôle de l’État, au nom du sacro-saint principe de laïcité.

Ils se font des milliards sans aucune contrepartie !”, dénonce Tareq Oubrou, recteur de la mosquée Al Houda à Bordeaux. Le théologien tient à distinguer les obligations qui s’imposent aux sacrifices lors des célébrations religieuses de celles, beaucoup moins exigeantes et répondant de l’éthique, comme ménager les souffrances de l’animal et le vider de son sang, liées à l’abattage pour la consommation quotidienne – qui peut être effectué par d’autres “gens du Livre”. “Même si je ne suis pas forcément d’accord sur le fond, le fait est que certains invoquent le culte pour s’enrichir, donc il faudrait trouver un moyen pour que cet argent profite également à celui-ci”, résume le canoniste.

Les bons services de l’Amif

Hakim El Karoui, fondateur du cabinet Volentia passé par la banque Rotschild, a flairé le filon et a fondé en 2019 l’Association musulmane pour l’islam de France (Amif) dans le but de capter une partie de cette manne estimée à plusieurs milliards d’euros par an. Pour l’essayiste, auteur du rapport “La fabrique de l’islamisme” publié en 2018 par l’Institut Montaigne, il s’agit simplement de “rendre service de manière transparente et efficace” et de reverser les sommes rassemblées pour financer l’instruction des imams, la recherche théologique ou encore la lutte contre la radicalisation en ligne.

Hakim El Karoui, en 2016. Photo : MATTHIEU ALEXANDRE / AFP

L’ex-conseiller du Premier ministre Jean-Pierre Raffarin met en avant trois leviers principaux : prélever un pourcentage auprès des trois mosquées formatrices puis sur les marges nettes de chaque kilogramme vendu – à l’image de ce que pratique de manière centralisée le Consistoire israélite pour le kasher, parvenant grâce à ce mécanisme à couvrir 30 % de ses besoins –, devenir le “label des labels” en faisant du conseil en qualité aux différents acteurs, et offrir des garanties plus claires aux importateurs étrangers.

Pour concrétiser ce projet, la création d’une nouvelle structure “aux statuts et à la gouvernance calqués sur ceux de l’Amifa été annoncée au début du mois de mars 2020, en collaboration avec le Conseil français du culte musulman (CFCM) qui doit siéger au sein du conseil d’administration. Onze mois plus tard, “nous attendons toujours que le CFCM nous désigne ses représentants”, grince El Karoui.

Relancer la FIF

Rapportrice d’un texte d’information parlementaire sur “l’organisation, la place et le financement de l’Islam en France et de ses lieux de culte”, la sénatrice (UDI) Nathalie Goulet n’approuve pas cette initiative. Pour elle, comme le préconisait sa contribution présentée à la Chambre basse en 2016, il convient plutôt de “relancer” la Fondation de l’islam de France (FIF, dont Jean-Pierre Chevènement a cédé la présidence en décembre 2018 à l’islamologue Ghaleb Bencheikh) pour lui assigner peu ou prou les mêmes tâches.

C’est moins une question de théorie que d’organisation et de tuyauterie. Les services de Bercy peuvent apporter une assistance technique, comme le font déjà, ‘dans la fraternité d’Abraham’, les responsables juifs qui s’occupent de la cacherout”, affirme l’élue normande. Très à cheval sur la différence entre une taxe, qui s’appliquerait inconstitutionnellement à tous, et une redevance, privée et ciblée, elle estime que cette seconde aurait le mérite de “financer par la base une religion qui n’est pas financée”.

Le FOI et les autres produits

Symptomatique des innombrables divisions qui fracturent l’islam français, l’ancien chef du CFCM Anouar Kbibech (2015-2017) y va lui aussi de sa propre unité de collecte, qu’il a fondée en 2018 et préside toujours : l’Association pour le financement et le soutien du culte musulman (AFSCM), rebaptisée (pour une meilleure lisibilité du sigle) Fonds des œuvres de l’islam (FOI). Inopérant pour le moment, ce dernier a pour objectif de ponctionner 10 à 20 centimes d’euros par kilo de viande écoulé – soit de 50 à 60 millions d’euros en total annuel – et de déployer le même système pour le hajj ainsi que pour d’autres produits estampillés “halal”.

Anouar Kbibech lors d’une conférence de presse à la Grande mosquée de Paris, en novembre 2020. Photo : Christophe ARCHAMBAULT / AFP

Aujourd’hui, il y a une prise de conscience générale qu’il faut réguler tout ça, et que ça pourrait apporter une source de financement endogène – y compris pour la construction et l’entretien des mosquées – tout en permettant au consommateur d’avoir des marchandises en adéquation avec ses convictions. Tout le monde est intéressé et motivé par la filière”, conclut le dirigeant du Rassemblement des musulmans de France. Et de diagnostiquer, optimiste, une mise en place effective “d’ici à deux ans”.

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