Promise par Emmanuel Macron pour renouveler les noms des rues et des bâtiments publics en France, la liste de 318 personnalités issues de l’immigration, des anciennes colonies et de l’Outre-mer a été dévoilée le 10 mars par le Huffington Post, quelques jours avant sa publication officielle. Parmi ces noms, une poignée de Marocains, dûment choisis par un comité scientifique.

C’est peu dire que ce travail de sélection de quelques centaines de personnalités, parmi lesquelles les maires de France pourront puiser pour renouveler les noms des rues et des bâtiments publics pour une plus juste représentation de l’histoire de France, a une consonance marocaine. Le président français Emmanuel Macron a confié ce travail à un comité scientifique présidé par l’historien Pascal Blanchard et dont faisait notamment partie la romancière franco-marocaine et Prix Goncourt Leila Slimani, ainsi que l’islamologue Rachid Benzine. L’opération a été placée sous la tutelle de la ministre déléguée chargée de la Ville, Nadia Hai, elle aussi d’origine marocaine.

Rachid Benzine explique à Diaspora que l’enjeu a été de savoir “comment faire pour que l’ensemble des Français puissent s’identifier à la société française”, arguant par cette métaphore qui lui est chère : “Je dis souvent que la France se voit comme un tableau de Renoir alors qu’elle a la tête d’un Picasso. Il s’agissait d’illustrer cette image de manière concrète, pour justement essayer de créer un imaginaire commun, qui n’exclut aucune partie de notre histoire”. Car tels sont les tenants et les aboutissants de cette liste, affichés de but en blanc : diversifier et reconnaître une histoire collective, par l’établissement de figures communes.

Il confère l’importance “qu’une partie des Marocains soit inscrite dans la société française”. À l’unanimité et “de manière évidente”, les membres du jury se sont entendus sur le sujet. Si la présence de ces héros franco-marocains reste pour le moment minoritaire, contrairement aux Français, voire aux Algériens, Rachid Benzine n’exclut pas la possibilité de la voir s’étoffer. L’islamologue et romancier regrette par ailleurs d’avoir été limité aux personnalités disparues et aurait souhaité voir apparaître dans cette liste certaines têtes franco-marocaines vivantes. Des représentants, comme Gad Elmaleh par exemple. Pour voir les choses changer, il en appelle aux municipalités, mais aussi aux artistes, et à la jeunesse pour se réapproprier cette liste et la faire évoluer. Alors, même si les noms franco-marocains inscrits demeurent peu nombreux, 3 sur 318, le membre du comité voit les choses d’un œil positif. “Le contraire de la reconnaissance, c’est le mépris, l’oubli, l’humiliation”, affirme-t-il.

Driss Chraibi. Crédits photo : Facebook Driss Chraibi

Driss Chraibi (1926-2007). Immense écrivain né à El Jadida, il fait ses études secondaires à Casablanca avant de partir pour la France, en 1945, et se spécialiser dans la chimie. Des rêves d’ingénierie dans la tête, c’est la littérature francophone qui aura raison de son cœur. Avec Passé simple, sorti en 1954, le jeune auteur se fait une place dans la société française. Les intellectuels marocains l’accuseront de trahir son pays par les critiques proférées à l’encontre d’une société traditionnelle. Une quinzaine de livres plus tard, Driss Chraïbi devient producteur à l’ORTF. Enfant du monde, le Marocain d’origine continuera d’écrire des romans policiers et historiques jusqu’à ses derniers jours. Sa carrière aura été teintée du Prix littéraire de l’Afrique méditerranéenne en 1973, de celui de l’Amitié franco-arabe en 1981, et du Mondello pour la traduction en Italie de Naissance à l’aube.  

Larbi Ben Barek, “La perle noire”

Larbi Ben Barek (1917-1992), aussi surnommé “la perle noire”. Connu comme étant la première étoile montante du football africain, c’est au Maroc, à Casablanca que son histoire d’amour avec le ballon rond commence. La star des bidonvilles se trouve alors projetée à tout juste vingt ans à l’Olympique de Marseille (1938-1939). Une première saison qui marquera les esprits et les filets, avec 14 buts marqués en 32 matchs. Un style “brésilien”, un jeu de tête, une frappe hors-norme : Ben Barek ne passe pas inaperçu. Il signera, entre 1945 et 1948, au Stade français, puis à l’Atlético Madrid de 1948 à 1953. Le “pied de Dieu” marquera encore des années après les esprits d’une génération, qu’elle se veuille marocaine, africaine, française ou internationale.

Marcel Cerdan. Crédits photo : AFP Archives

Marcel Cerdan (1916-1949). Né en Algérie, il grandit à Casablanca. Première passion pour le football, c’est dans la boxe qu’il s’épanouit. En 1933, il devient professionnel. Sur le ring, sa réputation le précède : son doublé du droit est à craindre. En 1939, le “bombardier marocain” ajoute à sa liste le titre de champion de France. En 1944, il remporte le Tournoi Critérium interallié à Rome. La guerre comme principal frein, il s’arme de ses gants, direction les États-Unis. Il y rencontrera Edith Piaf, amour de sa vie. L’année 1948 sonne pour lui l’heure de la victoire. Il devient champion du monde des poids moyens, par abandon au 12e round de son adversaire Tony Zale. Un an plus tard, son titre envolé, son avion s’écrase aux Açores, avec lui à bord.

Edith Piaf. Crédits photo : AFP Archives

En bonus, Édith Piaf (1915-1963). La “môme Piaf”, Française aux origines marocaines, par sa grand-mère Emma Saïd Mohamed. Une chanteuse reconnue et adulée, devenue rapidement le symbole d’une certaine France. Édith Giovanna Gassion se fait connaître du grand public avec la chanson “Mon légionnaire”. Après la guerre, elle débute une tournée américaine, où elle rencontre Marcel Cerdan, source d’une profonde passion et d’une grande inspiration. De cette histoire naîtra “L’hymne à l’amour”. En 1962, elle donne son dernier concert du haut de la tour Eiffel. L’enfant de la France, dont le passeport marocain ne reste jamais loin, aura marqué de nombreuses générations avec ses titres “La Vie en rose”, “Milord”, “Mon dieu”, ou encore “Padam”…

Trois questions à Rachid Benzine : “Pour moi, ce qui fait la richesse de la société française, ça reste sa diversité

Rachid Benzine. Crédits photo : capture Facebook Rachid Benzine

Diaspora : Driss Chraibi, Larbi Ben Barek, Marcel Cerdan demeurent les premières figures marocaines, voire franco-marocaines, citées dans cette liste. Pourquoi elles et seulement elles ?

Rachid Benzine : Nous avions chacun des personnalités à proposer. Si trois personnes n’étaient pas en accord, après discussion, les noms étaient écartés. Mais ce n’est pas arrivé. Pour certains, ces figures franco-marocaines, nous étaient évidemment proche de par nos origines. Et nous avons souhaité les soumettre. Mais d’autres s’en sont également saisis !

Cette liste n’est qu’un point de départ et n’a pas prétention à être exhaustive. Il y a d’autres noms que nous aurions aimé voir, des personnes vivantes. Notamment Gad Elmaleh, Jamel Debbouze, Omar Sy. Il ne s’agit que d’une proposition à l’heure actuelle, pour que les citoyens et les municipalités s’en saisissent. Il en faut une réappropriation. Des suggestions. Pour qu’il y ait plus de femmes sur cette liste et plus de mixité, ce document doit être porté plus loin.

Seulement trois personnalités marocaines, sur un total de 318. Devons-nous y voir une réussite ou un échec potentiel ?

Je prends ça comme une réussite. C’est une manière de véritablement commencer le travail. Le fait que ces noms-là soient validés dans les plus hautes instances françaises, c’est une sorte de reconnaissance. Ces noms créés un récit complexe de la société française. Ce récit fait que les gens peuvent s’identifier à ces noms-là. À partir du moment où ils se reconnaissent, ils peuvent avoir le sentiment d’appartenir à une nation. Et cette reconnaissance favorise la participation. Lorsque vous vous sentez reconnu, vous pouvez déployer vos capacités. Parce que le contraire de la reconnaissance, c’est le mépris, l’oubli, l’humiliation. Cet acte participe à ce que j’appelle : une politique publique de la reconnaissance. Pour que ça fonctionne, il faut que cela s’incarne désormais par la vie française.

Le terme de “héros” est beaucoup revenu avec cette liste. Vivant, mort, français, marocain, étranger du monde, à quoi s’apparente une personne héroïque ?

Dans cette première liste, nous n’avons pas pu nommer de personnes vivantes. Pourtant, au contraire, nous n’étions pas contre. Selon moi, un héros, c’est avant tout quelqu’un qui, de par son humanité, sa fragilité, sa vulnérabilité, propose quelque chose qui relève de l’universel. Si vous prenez un romancier ou un footballeur, de par sa condition, à partir du moment où il arrive à donner de la joie, où il donne à penser, où il défend une valeur fondamentale des êtres humains, c’est un héros. Peu importe son origine ou son genre. C’est l’humain qui prime. Les parents de l’immigration sont aussi des héros. C’est peut-être eux qu’il faudrait remercier pour tout cela.

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