L'imam de Bordeaux, Tareq Oubrou. Crédit : Joël SAGET / AFP)

Le projet de loi confortant le respect des principes de la République, initialement baptisé “loi contre les séparatismes”, a commencé lundi 1er février à être débattu en séance plénière à l’Assemblée nationale. Tareq Oubrou, grand imam de Bordeaux et théologien, livre son point de vue sur le texte.

Neutralité du service public, sanctions contre la haine en ligne, restriction de l’école à la maison, contrôle renforcé des associations, lutte contre la polygamie, contre les mariages forcés et contre les certificats de virginité, égalité dans l’héritage… Le document de 51 articles, traduction du discours prononcé aux Mureaux par le président Emmanuel Macron début octobre 2020, balaie de très nombreux sujets. “Le premier des buts est de lutter contre le séparatisme islamiste”, revendique explicitement le ministre de l’Intérieur, Gérald Darmanin.

Tareq Oubrou, auteur de nombreux ouvrages sur l’intégration des musulmans en France, analyse la portée et les différentes implications de ce débat.

Diaspora : Controversé, le terme “séparatismes” a été retiré de l’intitulé final du projet de loi. Saluez-vous cet abandon ?

Tareq Oubrou : Pour moi, en tant que théologien, il existe un séparatisme mental et culturel par rapport à la société, qui est produit inconsciemment par une lecture religieuse qui n’est pas fanatique, mais qui peut inciter au fanatisme. Il y a un foyer favorable chez nous parce que les gens viennent avec leur culture, et ne conscientisent pas la séparation entre la réalité occidentale et l’enveloppe anthropologique du pays d’origine — ses habitudes, ses coutumes —, voire celle des Arabes du moment coranique. Peu importe les vocables, il ne faut pas voiler une réalité qui est que certains musulmans sont en train de se constituer une identité en réaction à la majorité occidentale. Il y a ce risque, cette tentation de rupture. Je ne rejette donc pas le terme séparatisme, puisqu’il est pertinent pour moi, théologiquement et sociologiquement parlant, mais je comprends qu’il ait disparu de l’intitulé du projet de loi parce que ce n’est pas un concept juridique.

Il est prévu de faire passer les organisations cultuelles du régime des associations de loi 1901 à celui des groupes régis par la loi sur la laïcité de 1905. Concrètement, que cela changerait-il, par exemple, pour une mosquée comme la vôtre ?

La loi de 1901 permet à un imam ou à une association religieuse d’aborder des questions politiques, ce qui selon moi encombre le discours religieux. La loi de 1905, elle, permet de faire clairement la distinction avec le culte. Rien n’oblige toutefois une association à passer sous ce second régime. Tout ce qu’on peut faire, c’est l’inciter, juridiquement ou fiscalement, à progresser doucement, progressivement, vers celui-ci.

Les discussions en commission ont beaucoup porté sur la question du voile, et certaines dispositions semblent clairement dirigées contre les musulmans. Avez-vous l’impression que l’islam est visé en particulier ?

Le débat médiatique et politicien traduit actuellement un climat qui est mauvais, tendu. La laïcité française s’est construite contre l’Église catholique, et la psychologie nationale en a gardé une hostilité culturelle aux religions. Il y a donc des raisons historiques qui expliquent que la France est rétive à toute manifestation religieuse dans l’espace public. Mais le droit français leur permet de s’exprimer, à condition de ne pas troubler l’ordre public établi par la loi. Et ce droit, rationnel et universel, doit toujours être fidèle aux principes de la Constitution : on ne peut pas faire une loi contre une population, contre une religion. Le présent texte, une fois voté, va concerner tous les citoyens et toutes les religions, pas seulement l’islam, même si c’est bien l’islam ou une certaine population qui est visée en premier lieu. Il n’y a pas que l’islamisme que l’on a qualifié de radical ; les mouvements évangélistes et d’autres sectarismes sont également concernés. Le législateur, même s’il prend comme alibi l’islam, a l’intention de s’attaquer à eux et de prévenir d’autres formes de séparatisme qui ne sont pas encore médiatisées.

Comment remédier à cette stigmatisation ?

On ne peut pas régler les problèmes comme ça, à chaud, donc il faut d’abord un apaisement. En vérité, il n’y a pas d’hostilité à l’égard de l’islam en tant que tel, mais une logique médiatique et une stratégie politique qui font de l’islam un catalyseur de débats. Ensuite, les leaders religieux, les imams, les théologiens doivent assumer leur part de responsabilité. On a développé une visibilité qui n’a pas pris en considération la culture dominante. C’est bien de demander des droits, mais parfois cette revendication engendre la crispation de la société, car celle-ci a peur que les musulmans viennent avec un projet de remplacement culturel qui ne dit pas son nom. Il faut prendre en compte ce paramètre dans ce que j’appelle une théologie d’acculturation, de réconciliation, une éthique d’altérité. L’islam a toujours été pensé dans une logique de domination impériale. Il faut qu’il apprenne à se penser dans une minorité mondiale et dans la société française. Il faut changer de paradigme théologique. L’autre partie de la solution incombe à la République. Le président Macron l’a reconnu lui-même, elle a créé un communautarisme, une exclusion, contribuant d’une certaine manière au séparatisme.

Globalement, êtes-vous favorable à ce projet de loi ?

La loi, si elle est nécessaire, n’est pas suffisante. Nous traversons une crise de culture, de civilisation, qui se joue au niveau de l’éducation, du dialogue. La loi est une béquille, certes nécessaire car elle garantit des droits, mais on ne fait pas une civilisation par des lois.

Laissez un commentaire