Avec la crise sanitaire, beaucoup d’étudiants marocains arrivés en France au début de l’année universitaire se retrouvent seuls, dans un pays qu’ils ne connaissent pas. Entre confinement et cours à distance, certains vivent le quotidien comme un enfer.

Vous allez vous dire que je suis folle, mais pendant le confinement je me suis mise à parler toute seule”, lâche Salma dans son combiné. La Casablancaise de presque 19 ans a déménagé à Nancy en aout 2020 pour intégrer une classe préparatoire en physique-chimie. Ses cours avaient débuté en septembre, en présentiel. Mi-octobre, le confinement est déclaré, “c’était une catastrophe”. Salma n’a pas eu le temps de trouver ses repères dans une France qu’elle ne connaissait jusque-là “que pour les vacances”. Elle se retrouve seule dans sa chambre en résidence étudiante, à tenter de suivre les cours derrière son écran d’ordinateur, sans wifi, via la connexion partagée de son téléphone portable. Difficile de travailler dans ces conditions. Salma accumule du retard dans une filière qui ne lui plaît pas vraiment.

Les jours passent et la solitude lui pèse. “Je n’osais pas sortir, j’ai pleuré pendant deux semaines. Puis je me suis mise à faire des cauchemars.” Des chats, dont elle a la phobie, s’invitent tous les soirs dans ses rêves. Elle se voit aussi recevoir un appel annonçant la mort de sa mère souffrante. Sa seule distraction, faire les courses. Pour respirer un peu, elle rallonge le chemin qui la mène au supermarché.

“Mon quotidien c’était les études, la télé, dormir et à peine manger

Des histoires comme celle de Salma, Angèle Delpech en découvre régulièrement dans sa boîte mail. La vice-présidente de la Fédération des associations générales étudiantes (FAGE) décrit une situation difficile pour les étudiants internationaux, “particulièrement ceux arrivés cette année. Comme il n’y a pas de cours en présentiel, ils n’ont pas le temps de sociabiliser, de créer du lien. Quand l’étudiant de première année ne rencontre personne, il est pénalisé l’année suivante”.

Rentrée directement en deuxième année dans une école de commerce de Montpellier, Sarah se retrouve elle aussi très vite à l’écart. Les gens se connaissent, les groupes sont déjà formés et l’arrivée du confinement ne lui laisse pas le temps de se faire des amis. Elle tombe dans la déprime. “J’avais zéro motivation. Mon quotidien c’était les études, la télé, dormir et à peine manger. J’ai perdu 3 kilos.” Via Internet, Sarah tente de garder un lien avec ses amis au Maroc. “Au bout d’un moment, on sent que c’est que du virtuel. Je voyais les gens s’amuser, vivre leur vie et moi non.” Impossible pour elle de trouver du travail, elle craque et rentre à Casablanca le temps des vacances. “Je n’avais pas le choix. C’était horrible. J’ai très peur de revenir en France”, confie la jeune fille d’une voix tremblante.

Trois-quarts des étudiants en France déclarent avoir été affectés au niveau psychologique, physique ou affectif par les conséquences de la crise du Covid-19, selon une étude réalisée par IPSOS. Wissale Achargui a pu observer cette détresse psychologique. Chargée de mener les recherches universitaires autour de la santé mentale pour la ligne d’écoute Nightline, elle explique que “beaucoup d’étudiants internationaux sont en rupture avec le pays d’origine à cause de la fermeture des frontières. Il y a la peur de ne pas pouvoir revenir si jamais on rentre, les incertitudes liées à la maladie…

“Les familles placent beaucoup d’espoir quand elles envoient leurs enfants à l’étranger 

Être seul dans un nouveau pays, c’est aussi manquer de repères. Certains problèmes de la vie quotidienne deviennent plus difficiles à gérer. Nadège, originaire d’Agadir et installée à Cergy-Pontoise pour ses études d’ingénieur, en a fait les frais. “Je me suis retrouvée avec une rage de dents. C’était un week-end, il n’y avait pas de rendez-vous.” L’étudiante ne sait pas à qui s’adresser. “À Agadir, j’ai mon dentiste, j’aurais réglé la situation facilement.

Ses difficultés, elle n’en parle pas à sa famille. “J’ai des attaques de panique avec le coronavirus. J’ai peur d’être malade, peur de la mort, mais je ne veux pas stresser mes parents. Je suis là pour mes études, je le fais à fond. Même si je ne me sens pas en sécurité et que je suis épuisée.” Selon Wissale Achargui, les étudiants internationaux “se sentent moins légitimes à dire leurs souffrances. Pour beaucoup, la famille a fait des sacrifices pour les envoyer en France. Les étudiants ont conscience qu’il y a un coût pour les parents en termes d’argent, de démarches administratives… Les familles placent beaucoup d’espoir quand elles envoient leurs enfants à l’étranger, ça peut les faire culpabiliser”.

Cette année compliquée génère aussi de l’inquiétude pour la suite. C’est le cas de Yassine, par exemple, un Casablancais de 21 ans qui étudie à Aix-en-Provence. Il remarque qu’il perd son français depuis que les cours se font à distance. “Je manque d’interactions avec les gens. Je pense que ça va poser problème pour chercher des stages, puis un travail en France”, s’inquiète-t-il.  

Fin janvier, le président Emmanuel Macron avait promis que les étudiants qui le souhaitent, quel que soit leur niveau, pourraient revenir en présentiel sur le site où ils étudient. Au compte-gouttes, depuis la mi-février, les établissements peuvent en effet accueillir 20 % de leurs effectifs inscrits, tout en ne dépassant pas la capacité de 50 % des salles utilisées pour les cours. Dans la pratique, chaque étudiant a donc désormais la possibilité de se rendre en cours 20 % de son temps d’enseignement, soit environ 1 jour par semaine.

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