Sinueux, foisonnant, jalonné de nœuds clés aux ramifications fécondes, l’itinéraire de Habib Dechraoui, à l’image des arabesques, du nom du plus grand festival européen des arts arabes qu’il a créé en 2006 à Montpellier, ne s’appuie pas moins sur de solides racines et sur une ligne directrice mêlant toujours exigences esthétiques et fibre sociale. Portrait.

Dans le dédale de l’ancien cabinet médical que son association loue depuis quelques années, sur les hauteurs de l’arrondissement populaire de la Paillade à Montpellier, Habib Dechraoui ouvre toutes les portes pour nous présenter son équipe de 14 salariés et les adolescents que celle-ci accompagne, glissant un mot ou une anecdote à chacun. Ce tour du propriétaire accompli, le “grand frère” s’assoit dans le haut fauteuil de son bureau traversant. Sous l’air habité de la chanteuse algérienne Souad Massi, au milieu des photos des géants de la musique arabe venus se produire sur les planches d’Arabesques, le directeur est à l’aise pour plonger dans les méandres de ses riches souvenirs.

Né dans la maison familiale située au cœur de la médina de Meknès, le petit Habib ne connaît du Maroc que les trois mois de séjours estivaux rituels entre cousins – après une longue caravane processionnelle à travers l’Espagne, où son taiseux et iconoclaste père, zelligiste reconverti carreleur, a travaillé durant plusieurs années. Lui grandit dans la cité de Phobos — “peur” en grec — , sur l’autre rive de la Méditerranée. “La vie était bien plus difficile qu’à la Paillade aujourd’hui, mais j’aimais beaucoup cette ambiance cosmopolite aux influences gitanes, espagnoles, portugaises”, se remémore le Montpelliérain de deuxième génération, la pupille étincelante.

Au Domaine d’Ô en 2020. Photo : Luc Jennepin

Alors qu’il est tout juste majeur survient le premier de ces “faits marquants” qui vont changer le cours de son existence : un copain d’enfance meurt d’un coup de couteau en tentant de séparer les protagonistes d’une rixe. “J’ai ressenti une terrible injustice et le besoin de partir, de quitter tout ça”, confie-t-il. Le Franco-Marocain trouve refuge dans les stations de montagne pyrénéennes, près de la frontière ibère, se faisant moniteur de ski l’hiver et animateur l’été. Une époque salvatrice pendant laquelle il sort pour la première fois de sa zone de confort, découvre un autre univers et lit beaucoup.

Boss Phobie

Au bout de quelques saisons, celui qui est devenu un homme se sent “mûr pour revenir”. Il s’inscrit à l’université pour suivre un cursus d’histoire. En parallèle, il rassemble ses potes et ses économies pour relancer et pour professionnaliser son collectif de hip-hop, Boss Phobie – verlan du nom de son quartier d’origine. “On a décidé d’arrêter les faces B et de sortir notre propre maxi”, expose l’ambitieux compositeur-interprète, tiraillé entre les sonorités arabes classiques de l’autoradio paternel — Oum Kalthoum en tête — et le funk des walkmans de ses cinq frères et sœurs aînés.

Le succès arrive rapidement et les tubes s’enchaînent, portés notamment par la vague du rap marseillais initiée par IAM et la Fonky Family. Produit par la major BMG, la bande assure des premières parties prestigieuses, avant d’effectuer de longues tournées en France, en Europe, dans le bassin méditerranéen et jusqu’à New York. C’est à cette période-là qu’intervient le deuxième “fait marquant” de notre voyage.

Habib Dechraoui dans son « café préféré de Jérusalem ».

Après une série de dates en Palestine, le leader laisse s’envoler ses collègues et choisit de rester sur place quelques semaines supplémentaires. “Je voulais m’imprégner de l’atmosphère. On était juste avant la seconde Intifada, c’était dur, mais je dormais chez l’habitant et j’ai rencontré des gens extraordinaires. Quelque chose m’a traversé. La cause, cette soif de justice, et en même temps cette intelligence et cette absence de haine”, analyse avec recul et sagesse le “presque quinquagénaire”.

Formules magiques

À son retour, au tournant des années 2000, de jeunes confrères l’attendent pour qu’il les aide à faire décoller leurs groupes. La coqueluche cofonde pour cela Uni’sons, délaissant peu à peu une “carrière honorable” pour se consacrer à l’associatif. Au Levant, il s’est rendu compte de l’extrême diversité du monde arabe, et s’est interrogé sur ce qui en faisait tout de même l’unité. Un ami de ses parents lui souffle la réponse : la langue et la culture. Selon ce dénommé Omar, ce sont même celles-ci, unies sous le vocable générique d’“arabesques”, qui auraient permis aux Occidentaux de comprendre ce vaste ensemble hétéroclite. La définition semble approximative, mais l’idée et l’appellation de la manifestation ont bel et bien éclos !

Le climat post-Attentats du 11 septembre porte un coup d’arrêt temporaire au projet. Uni’sons en profite pour se structurer et pour étoffer sa palette de compétences, des ateliers d’écriture et de l’enregistrement d’albums à l’insertion sociale. En 2005, une “édition zéro” fait salle comble au théâtre Jean Vilar de 400 places. Concerts, contes, expositions, dégustations gastronomiques… La formule magique pluridisciplinaire est là. Elle fera de plus en plus recette au fil de la décennie suivante.

Engagements

Habib Dechraoui marque une pause dans son récit, et se lève pour changer de pièce. Le patron et l’un de ses employés — bénévole sur l’événement avant de rejoindre l’entreprise comme médiateur — se rappellent alors les meilleurs moments, de la fantasia organisée en plein centre-ville à l’entrée de l’Orchestre de l’Opéra du Caire dans l’emblématique théâtre de la place de la Comédie, en passant par la grandiose prestation au domaine d’Ô de Marcel Khalife… dont certains Franco-Libanais avaient critiqué les places trop bon marché pour un maître si honorable ! “L’exigence artistique n’est pas négociable, mais nous sommes aussi attachés à voir la diversité sur scène et dans le public”, réplique le fondateur en riant.

Photo : Luc Jennepin

En 2020, face à la pandémie de coronavirus, Arabesques est l’une des rares grands-messes populaires à avoir été maintenue. Malgré des jauges réduites de moitié, aucune déambulation, une programmation “revue quatre ou cinq fois” et une affluence de 10.000 spectateurs en huit jours — contre 200.000 personnes touchées les années précédentes —, le budget de 400.000 euros se retrouve finalement à l’équilibre grâce à des subventions publiques et aux dons accrus de certaines fondations.

De quoi redonner de l’espoir et des rêves à tout le navire et à son capitaine. “Dans les années à venir, nous aimerions travailler davantage sur de grosses créations que nous pourrions exporter, en accueillant notamment des artistes en résidence dans notre nouvel espace L’Art est public”, conclut habilement Si Habib… nommé au début de janvier chevalier de l’ordre des Arts et des Lettres.

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