À l’heure où les regards sont braqués sur les seringues qui commencent à vacciner des millions de personnes à travers le monde contre le Covid-19, l’entreprise de biotechnologie Abivax et son directeur scientifique, Jamal Tazi, sont en passe de mettre au point un remède qui suscite un très fort engouement médical et financier.

Le professeur Tazi tient à clarifier le débat d’emblée : le vaccin et le traitement contre le coronavirus ne ciblent pas les mêmes objectifs. Là où le premier vise à accroître l’immunité d’une population saine, le second entend soigner des patients déjà infectés.

Le scientifique souhaite également se démarquer des autres médicaments “reconditionnés” déjà testés, et sujets à d’interminables controverses. Quand la chloroquine ne fait qu’empêcher l’entrée du virus dans les cellules, et le remdesivir qu’agir sur la multiplication de celui-ci (en provoquant au passage de multiples effets secondaires), la molécule qu’il a identifiée pourrait avoir un bénéfice triple : bloquer la réplication de l’agent pathogène, éviter la sur-réaction inflammatoire (les fameux “orages de cytokine”), et même avoir un effet réparateur sur les poumons.

“Résultats spectaculaires”

Comment est-il parvenu à une telle prouesse ? Le sexagénaire, natif de Rabat, débarqué en France dans les années 1980 et connu pour avoir développé un potentiel moyen de guérir du VIH (aujourd’hui en phase 2b de certification), travaillait sur les inflammations liées à la rectocolite hémorragique (un mal intestinal chronique) lorsqu’il a noté les “résultats spectaculaires” de cette substance baptisée ABX464.

Enseignant-chercheur en détachement de l’Université de Montpellier et du Centre national de la recherche scientifique (CNRS), il a mis entre parenthèses depuis mars 2020 tous ses projets pour concentrer ses efforts sur le SARS-CoV-2. “L’urgence sanitaire et économique est mondiale, et toute la planète est en alerte”, justifie le récipiendaire de nombreuses distinctions, dont le Prix de l’Académie des sciences (1999) et la Médaille de l’innovation du CNRS (2017).

Priorité nationale de recherche

La stratégie s’avère payante : en décembre dernier, le programme d’Abivax est désigné “priorité nationale de recherche” par le Comité ad hoc de pilotage national des essais thérapeutiques et autres recherches sur le Covid-19 (Capnet) mis en place par le gouvernement français. L’obtention de ce label lui permettra de décrocher plus rapidement les autorisations réglementaires en cas de performance confirmée, mais aussi de recruter plus facilement des malades dans le cadre de l’essai clinique miR-AGE dont il fait l’objet.
Actuellement à l’étape “2b/3” — après une réaction positive in vitro —, les tests sont menés en double aveugle — soit avec un groupe qui reçoit un placebo et un autre la “vraie” pilule, sans que médecins et cobayes n’aient connaissance de cette variable — sur quelque 300 individus risquant de contracter des formes graves recrutés au Brésil, au Mexique, en Allemagne, en France, en Espagne ou encore en Italie.

Ce n’est pas simple de convaincre les gens infectés de participer”, concède Jamal Tazi. En effet, bien qu’aucune complication n’ait été observée, et que l’administration se fasse par voie orale une fois par jour, l’expérimentation doit se poursuivre durant un mois, contraignant à rester à l’hôpital ou à y revenir quotidiennement tout au long de cette période.

Une capitalisation à 520 millions d’euros

Les premières conclusions seront communiquées d’ici à la fin de février 2021. Si elles sont positives, l’opération devra être étendue à 1034 participants, pour être définitivement validée et déboucher sur l’indispensable autorisation de mise sur le marché, permettant dans le meilleur des cas une commercialisation en 2022. “Un circuit qui prendrait trois ans de plus en temps normal”, estime le spécialiste, titulaire d’une vingtaine de brevets et auteur d’une centaine d’articles.

En attendant, Abivax a déjà empoché au mois de mai un financement de 36 millions d’euros de la part de la Banque publique d’investissement (BPI), sous forme d’une subvention de 20,1 millions et d’une avance remboursable en cas de succès de 15,9 millions. Et le cours de la société cotée sur Euronext s’est envolé à la fin de l’année, portant alors sa capitalisation boursière à 520 millions d’euros — cinquième biotech française, selon BFM Bourse.

Complémentarité

Quoi qu’il en soit, pour le généticien, comprimé et vaccin offrent deux réponses complémentaires au Covid-19, respectivement de court et de long terme. “Alors que c’est une nécessité pour les personnes à risque de se faire vacciner, l’efficacité du vaccin ne sera visible qu’au bout d’un an. La disponibilité d’un traitement permettra de lever cette pression et de soigner celles déjà infectées”, positive celui qui veut réconcilier savoir et innovation.

Autre avantage non négligeable, le médicament n’est pas affecté par d’éventuelles mutations du Sars-Cov-2, puisqu’il n’agit par directement sur ce dernier mais sur les composants des cellules qui l’aident à se reproduire. “Le génome du virus peut muter en quelques semaines, mais il faudra plusieurs millions d’années avant de modifier les gènes cellulaires !”, s’exclame Pr Tazi, pour qui l’aboutissement du processus constituerait “l’apogée” d’une carrière réussie.

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