Épisode 1. Entrée dans une guerre totale, la France fait appel à ses colonies pour recruter travailleurs et soldats. Protectorat français depuis 1912, le Maroc fournit près de 85.000 hommes envoyés dans les tranchées et les usines de guerre. Parmi eux, des travailleurs d’à peine 13 ans. Massif, ce recrutement dans tout l’empire colonial déclenchera des vagues de contestation. 

Plus de 500.000 hommes dits indigènes ont participé à l’effort de guerre français dans l’armée, l’industrie ou l’agriculture. Originaires d’Afrique et d’Asie, quittant leur pays pour la métropole, ils forment alors la première vague d’immigration choisie du XXe siècle, en France.

Une colonie insoumise

Au début du XXe siècle, le Maroc reste l’un des seuls pays n’appartenant pas à une puissance européenne, bien que convoité par la France, l’Espagne et l’Allemagne. Constitué de tribus, dont certaines sont ralliées au sultan, il devient un protectorat français en 1912. Mais le pays reste insoumis et la France s’enfonce dans la Guerre de pacification, jusqu’en 1937. Gouverneur du Maroc, le général Lyautey recrute une armée de métier, incorporée aux bataillons coloniaux. Au début, ces soldats acceptent “la présence française” dans leur pays “pour améliorer leur niveau de vie”, rappelle l’historienne Chantal Antier dans Le recrutement dans l’empire colonial français, 1914-1918.

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Lyautey, le royaliste

Un siècle après le début du protectorat au Maroc, la figure de Lyautey fascine et intrigue toujours. Le premier résident général a sauvé la dynastie alaouite, réformé l’administration et l’économie du pays et renforcé le pouvoir du Makhzen. Tranches de vie de celui qui fut le véritable fondateur du Maroc moderne.

Début juillet 1934, le maréchal Lyautey reçoit dans son château en Lorraine un invité de marque : le sultan Mohammed Ben Youssef, venu s’enquérir de la santé du vieux militaire français. Le sultan est accompagné de son fils, un enfant de cinq ans du nom de Moulay Hassan, celui qui portera, une vingtaine d’années plus tard, le titre de Hassan II, roi du Maroc. Le jeune prince, perché sur les genoux de l’ancien résident général, regarde et observe cet hôte octogénaire à la moustache impeccable, aux yeux bleus perçants et encore pétillants, et au port altier d’ancien cavalier, malgré l’hépatite qui le ronge depuis des années.

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“Ils sont d’abord engagés pour vaincre les résistances nationalistes ou tribales de leur propre pays ou des pays voisins.” Les soldats marocains rejoignent ainsi les armées coloniales et d’Afrique, où se côtoient Légion étrangère et combattants des colonies françaises.

Marocains au bord de la route, attendant le passage du général Lyautey à Moulay Driss. Photo prise le 23 avril 1916 par P. Queste (opérateur B de l’armée française)/Wikimedia commons

Du sud marocain aux fronts français

Avec le double assassinat de Sarajevo en juin 1914, le conflit éclate en Europe. En juillet, Adolphe Messimy, ministre de la Guerre, insiste. Il faut prélever dans les colonies, et en priorité au Maghreb, “des forces importantes tant en raison de leurs effectifs que de leurs qualités exceptionnelles”, citent Yvan Gastaut, Naïma Yahi et Pascal Blanchard dans La Grande Guerre des soldats et travailleurs coloniaux maghrébins. Un appel auquel répond le sultan Mohammed Ben Youssef (futur roi Mohammed V), soulignant que le protectorat doit “à la France un concours sans réserve, ne lui marchander aucune de nos ressources et ne reculer devant aucun sacrifice”.

Dès 1914, les premiers soldats partent de l’intérieur et du sud du Maroc vers les ports de Marseille, Le Havre ou encore La Rochelle. Trente-deux bataillons d’environ 20.000 Algériens, 8000 Tunisiens et 4500 Marocains, retrouvés dès septembre dans les batailles de la Marne et d’Artois. L’État demandera ensuite les 85.000 hommes postés au Maroc. Le général Lyautey, dans la Guerre de pacification, en garde 35.000 et continue à recruter.

“500.000 hommes des troupes indigènes”

Contrairement au Royaume-Uni ou à la Belgique, “les Français n’hésitent pas à faire combattre des unités coloniales” en métropole, nous explique Laurent Dornel, maître de conférence en histoire contemporaine et directeur d’ITEM EA 3002 (Identités, Territoires, Expressions, Mobilités), une équipe de spécialistes en histoire, histoire de l’art, archéologie, anthropologie… Notamment “suite à la publication de 2 textes : La Force noire du [Lieutenant-colonel Charles] Mangin et L’armée jaune du [Général Théophile] Pennequin”.  

Georges Clemenceau appelle à recruter, comme le rappelle au Sénat l’historien Jean Garrigues, en 2014. “Il nous faut 500.000 hommes de troupes indigènes.” Partisan de la “force noire”, il tempèrera son propos en rencontrant des tirailleurs sénégalais, dans un camp près de Verdun, et voyant le sort de “ces malheureux sauvages ignorant pourquoi ils étaient là”.

En octobre 1915 naît la sous-commission du recrutement indigène, pour encadrer la mobilisation des troupes dans les colonies. Mais avec l’entrée dans une guerre totale et les lourdes pertes, la France manque aussi de main-d’œuvre. Pour la première fois, l’État prend la place des entreprises privées et devient l’unique recruteur. D’abord dans les pays d’immigration habituels comme l’Italie ou l’Espagne, puis dans les colonies.

Pour “les services auxiliaires de l’armée et les services des usines de guerre”, le sénateur Henry Bérenger demande en avril 1916, le recrutement de “soldats de choc ; des travailleurs auxiliaires pour le génie, lintendance, laviation et les autres services de larmée ; des travailleurs pour les usines de guerre avec contrat civil ou militarisé”. Plus de 200.000 hommes dits coloniaux seront ainsi attendus dès l’été suivant.

Sénégalais et Marocains sur le pont du Chaouia, navire de transport des troupes coloniales. Photo prise le 25 mai 1916 par P. Queste (opérateur B de l’armée française)/Wikimedia Commons

“20% ont moins de 15 ans”

Jusqu’en 1916, “il y a une immigration nord-africaine libre”, souligne Laurent Dornel. Plusieurs milliers de Marocains travaillaient en France avant la guerre, en particulier dans les bassins miniers. Avec la création, notamment, du Service d’organisation des travailleurs coloniaux et chinois (SOTC), ces hommes “ne sont plus autorisés à émigrer”, à circuler ou à travailler librement. Tout passe par des contrats d’État et le SOTC.

Au Maroc, le recrutement s’appuie sur des agents du Makhzen (État), des chefs de tribus ralliées au protectorat et des grands caïds (notables). Pour décrocher un contrat, il faut être en bonne santé car, par précaution, 4 candidats sur 5 sont écartés. Vient ensuite “leur force physique essentiellement”, indique Laurent Dornel. “Il faut des hommes en âge de travailler, mais pas de combattre” ; priorité à l’armée. Des travailleurs adultes donc, mais aussi des enfants. “20% ont moins de 15 ans” et certains travailleurs ont “à peine 13 ans”, rappelle l’article d’Yvan Gastaut, Naïma Yahi et Pascal Blanchard.

Certains travailleurs sont attirés par les salaires élevés et la “prime à l’embauche dont, en général, la moitié est versée à la famille” et le reste au retour, détaille Laurent Dornel. D’autres courent après la promesse d’une citoyenneté française. “Mais tout ce qui se passe après la guerre, c’est un assouplissement de la circulation entre le Maroc et la France.” Les contrats de 6 mois permettent de faire des allers-retours entre le Maghreb et la France. Mais la durée devient ensuite indéterminée, liée à la fin de la guerre.

Photo prise le 7 octobre 1918 par l’Opérateur Z de l’armée à Casablanca, et légendée “indigènes lisant l’affiche relatant nos victoires, affiche rédigée en français et en arabe” (Crédits : Licence Creative common/Wikimedia commons)

Un recrutement conflictuel

Respectivement au Maroc et en Algérie, les généraux Lyautey et Lutaud, “s’opposent autant qu’ils le peuvent au départ des travailleurs, comme des soldats, vers la métropole”, souligne l’historien. Tout d’abord par besoin de main-d’œuvre. Le Maroc connaît de grands chantiers (où les enjeux sont d’ailleurs moins risqués). Ils craignent de plus qu’en partant, ces hommes “soient en quelque sorte contaminés par l’espèce de climat de liberté qui règne en France. Et qu’il soit très difficile de les contrôler à leur retour”. 

Avec les nouvelles du front, les retours des blessés et l’absence des disparus, les engagements volontaires dans l’armée reculent. Mais avec le décret du 9 octobre 1915, tout indigène âgé de 18 ans devient mobilisable. Une vague de contestation se fait alors sentir. À Tahiti, des hommes ne se présentent pas à l’embarquement. Au Maroc, certains fuient dans les territoires insoumis. Des rébellions, violemment réprimées, s’organisent en Algérie, en Indochine et en Afrique de l’Ouest.

Joost Van Vallenhoven, gouverneur de l’Afrique occidentale française (AOF), écrit au ministre des Colonies André Maginot, en juillet 1917. “Cet empire africain qui est pauvre en hommes, est riche en produits ; laissez-lui sa misérable population pour le ravitaillement pendant la guerre et après la guerre ! Pour tirer encore de ce pays quelques milliers d’hommes, on le mettra à feu et à sang et on le ruinera”, cite Chantal Antier.

Selon un rapport du député Lyons de Feuchin en décembre 1924, la France aurait fait appel à 805.726 engagés volontaires”, dans l’armée ou la société civile : 293.756 militaires venant d’Afrique du Nord (environ 40.000 soldats Marocains), 275.230 de Madagascar, Somalie, Pacifique et Afrique noire (dont 165.229 tirailleurs Sénégalais) et 236.740 travailleurs coloniaux et chinois.

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