Contrôler le foot, c’est contrôler le peuple. Retour sur 50 ans de gloires, de drames… et de manipulations.

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Ce dossier a été initialement publié dans le magazine TelQuel n°242 du 7 au 13 octobre 2006.

Quel parti politique peut se targuer de mobiliser (spontanément) autant de monde que ne le ferait une bonne sélection nationale ? En quelle circonstance, sinon pour assister à un grand match de foot, un Marocain de base irait-il (spontanément encore une fois) acheter un drapeau national au marché noir ? Hassan II l’a très vite compris : le foot, en plus de fédérer les Marocains, les fait rêver et leur fait oublier les dures réalités du quotidien. Une sorte d’opium halal et bon marché.

Pendant plus de 50 ans donc, les affaires du ballon rond ont été du ressort exclusif du roi. “Hassan II n’a jamais fait de différence entre foot et politique. Les deux le passionnaient, l’habitaient même”, dit un connaisseur. Dans les années 70, la gestion par le foot est érigée en véritable politique d’État. Les clubs des plus grandes villes sont gérés par des dignitaires du régime, “pour mieux contrôler les foules et s’en rapprocher”.

Son rayonnement à l’international, le Maroc le devra encore une fois, et de l’aveu de Hassan II, à ses joueurs. Mettant (pour une fois) son orgueil de côté, il déclare dans un discours à la nation que “…si le monde connaît le Maroc aujourd’hui, c’est plus grâce à ses sportifs qu’à votre fidèle serviteur”. 

En politique comme au foot, Hassan II avait des feintes royales.

9 décembre 1979. L’équipe algérienne de football écrase la sélection marocaine par cinq buts à un au cœur de Casablanca. La claque est monumentale. Le pays tout entier est sous le choc, comme hébété. L’humiliation (inattendue) a un goût amer. Dans l’urgence, Hassan II réunit un comité de crise composé de hauts responsables et leur demande très sérieusement de plancher sur un projet à même “d’éviter la déprime générale aux Marocains”.

Premier à se jeter dans le bain, le ministre de la Jeunesse et des Sports de l’époque, Abdelhafid Kadiri. Ce dernier propose au souverain de suspendre le championnat national pendant une année, le temps de redistribuer les cartes et repartir sur de bonnes bases. La réponse de Hassan II est restée dans les annales : “Et à qui voulez-vous que le public dise wa larbit a maskhout lwalidin le dimanche après-midi ?” Traduisez : et qui voulez-vous que le public hue chaque dimanche après-midi ? Moi ?!

Et à qui voulez-vous que le public dise ‘wa larbit a maskhout lwalidin’ le dimanche après-midi?

Hassan II

Selon Moncef Lyazghi, auteur d’un remarquable essai sur “la makhzénisation du sport”, cette anecdote résume parfaitement la vision qu’a Hassan II de l’utilité politique du football. “Hassan II ne s’est jamais trompé quant à la force de mobilisation du sport en général et du foot plus particulièrement. Il s’en est souvent servi pour canaliser l’enthousiasme, et parfois la colère, des jeunes Marocains. D’ailleurs, sous son ère, le terrain de foot a été l’un des rares espaces de libre expression, une sorte de défouloir du peuple”, explique-t-il.

L’amour du sport

Mais au-delà de l’exploitation politique des grands événements sportifs, l’histoire d’amour entre Hassan II et le sport remonte à ses premières années de jeunesse. Le prince héritier est alors un sportif hors pair. Redoutable en football, implacable au basket et terriblement adroit au golf. Régulièrement, Smit Sidi invite ses copains de jeu à d’interminables matches au palais royal. Il en sort souvent gagnant.

Son amour pour le sport, le jeune Moulay El Hassan le porte même au-delà des épaisses murailles du palais. Sous le protectorat français, il assiste régulièrement aux matchs du championnat professionnel (où évoluent de nombreuses équipes françaises). Le prince héritier est alors un fervent supporter du Wydad de Casablanca, seule équipe 100 % marocaine à l’époque. Partout où le mènent ses déplacements, le club bidaoui est accueilli avec les honneurs et la ferveur dus à une sélection nationale.

À l’époque, le stade était l’un des rares endroits où les Marocains se sentaient unis et indépendants. Le foot a indéniablement contribué à forger un certain esprit patriotique”, analyse Moncef Lyazghi. “Lors des grands matchs, les militants du mouvement national distribuaient des tracts, répétaient des slogans à la gloire du sultan et incitaient à la résistance”, se rappelle Abdelaziz Msioui, ancien dirigeant du Raja.

La légende dit même que Ben Hammou Lfakhri, président de l’Étoile casablancaise (club proche du mouvement de résistance), assistait aux matchs de son équipe avec une mitraillette sur l’épaule, tandis que le Raja, qui était proche des milieux syndicalistes, se déplaçait dans des autocars de l’UMT. C’est dire l’interférence du politique et du sportif, déjà à l’époque.

Flairant le bon filon, le jeune Moulay Hassan surfe sur la même vague. Mais à sa manière. À l’occasion d’un déplacement du Wydad à Meknès, il n’hésite pas, par exemple, à se déguiser pour assister au match. Lors de la pause, le prince héritier se faufile jusqu’aux vestiaires et booste le moral des troupes wydadi. Le résident général est furieux et se plaint auprès de Mohammed V de “l’inconscience du futur roi du Maroc”. Mais il en faudra beaucoup plus pour décourager le grand sportif, doublé d’un politicien machiavélique…

Moulay El Hassan, en tenue légère, au QG des FAR en 1959.

Sport et souveraineté

Au lendemain de l’indépendance, c’est donc naturellement que le jeune prince s’empresse d’obtenir l’adhésion du Maroc à la FIFA et son admission au sein de la Confédération africaine de football, comme pour mieux asseoir la souveraineté du nouvel État indépendant. Il s’attaque ensuite personnellement à la création des fédérations sportives nationales. Les réunions des différents comités préparatoires se tiennent chez lui et se prolongent tard dans la nuit. “À l’époque, explique Lyazghi, la monarchie symbolisait la notion, encore nouvelle, de nation. C’est donc facilement que Hassan II impose l’idée selon laquelle toutes les fédérations portent l’appellation de fédération royale au lieu de nationale.”

“Un émissaire du Palais débarquait en pleine assemblée générale pour annoncer que le sultan proposait untel pour la présidence. Personne n’osait plus se présenter contre le candidat du roi

L’astuce est ingénieuse : elle permet au Palais, mine de rien, de verrouiller définitivement le secteur sportif et de placer doucement ses hommes à la tête de pratiquement toutes les disciplines. “Jusqu’à il y’a quelques années, témoigne ce membre de la fédération de foot, un émissaire du Palais débarquait en pleine assemblée générale pour annoncer que le sultan proposait untel pour la présidence. À ce moment, tout était scellé, personne n’osait plus se présenter contre le candidat du roi.

En ces premières années d’indépendance, l’enjeu est considérable. “Le pouvoir tentait de renforcer sa légitimité à travers le sport”, analyse un sociologue qui s’est intéressé à la question. En plus, renchérit Omar Boucetta, premier président de la Fédération de football, “Hassan II, bien avant de devenir roi, a vite compris que le foot est un excellent moyen de se rapprocher de la jeunesse et surtout, de l’occuper”.

C’est ainsi qu’en 1959, Hassan II, toujours prince héritier, concrétise enfin un rêve qu’il caresse depuis plusieurs années. Créer son propre club : les FAR. Un grand club qui ferait vibrer les foules et tirerait le championnat local vers le haut. Une équipe militaire, disciplinée et professionnelle. Mais Hassan II est ferme : “L’équipe que je préside ne doit pas suivre un cheminement normal”, confie-t-il à un responsable de l’époque. Le vœu du prince est immédiatement exaucé et les FAR se retrouvent d’entrée de jeu en deuxième division (alors qu’une nouvelle équipe est censée démarrer en quatrième).

Les débuts sont difficiles. L’équipe pistonnée de Moulay El Hassan est huée par les supporters mais arrive très vite à s’imposer grâce à sa grande qualité de jeu. “C’est une équipe qui avait tout pour gagner. Des entraînements à l’étranger, des équipements top niveau, une situation matérielle plus que confortable, une complicité des arbitres et l’appui du prince”, raconte Najib Salmi, journaliste sportif. Le prince héritier suit les matchs depuis le banc de touche, confortablement installé sur un fauteuil tout de même. Il occupe le terrain, se passionne pour le jeu, tout comme les milliers de supporters qui l’entourent à chaque fois.

Quand Patrice Lumumba est assassiné en 1960, c’est à travers un match de foot que le prince décide de commémorer le triste événement. Il invite l’équipe de Gibraltar pour un match devant les FAR au Stade d’honneur de Casablanca. Il donne deux jours à son président de fédération (Omar Boucetta à l’époque) pour organiser la rencontre. Les délais sont serrés, mais le prince a un autre caprice: il veut que le match se déroule le soir pour que “la fête soit grandiose, à l’image de Lumumba”. Problème : à cette époque, aucun terrain de foot n’est électrifié au Maroc. Et alors, lance Moulay Hassan à Boucetta : “Vous avez deux jours pour l’électrifier”.

Le défi se révèle impossible. Le prince prend alors personnellement les choses en main. Il mobilise le génie militaire, réquisitionne des avions de l’armée pour des déplacements éclairs en Europe et obtient son match nocturne dans les délais. Le Stade d’honneur ouvre ses portes gratuitement et les Marocains découvrent pour la première fois de leur vie un terrain éclairé. Folie des grandeurs ? “Certainement, répond ce sociologue, mais imaginez l’effet sur le Marocain de base, en ces premières années d’indépendance. Imaginez ce qu’ont pensé les jeunes Marocains de leur futur roi, capable de relever les défis les plus fous.”

Hassan II, entouré par les joueurs du MAS lors d’une finale de la Coupe du Trône. ©DR

Le Maroc a une équipe

En 1961, Hassan II, jeune roi du Maroc suit comme tous les Marocains un match décisif à la télévision. Il oppose le Maroc à l’Espagne. La sélection nationale y joue sa qualification pour sa première Coupe du monde… et la rate de peu. Mais Hassan II retient l’essentiel : le Maroc dispose d’une équipe qui a tenu tête aux Espagnols, grande nation de foot. C’est le déclic. Après les FAR, sur lesquels il garde un œil attentif, Hassan II se passionne pour l’équipe nationale. “La seule, dit-il plus tard, qui permette au Maroc, jeune et petit État, de se frotter aux plus grandes puissances mondiales.

Le roi se découvre alors une passion pour le jeu tactique et se mêle de tout et de rien. Les joueurs de l’équipe sont ses poulains, ses ambassadeurs itinérants qu’il appelle au téléphone et invite chez lui. Les entraîneurs, qu’il nomme personnellement, lui soumettent les listes des joueurs avant d’attaquer le match et appliquent à la lettre ses orientations.

En 1970, quelques minutes avant le début de la rencontre Maroc-Algérie, Hassan II charge le général Oufkir de transmettre la liste finale des joueurs à l’entraîneur

Tout comme le parlement, le gouvernement et les walis, c’est désormais l’équipe de Sa Majesté. “Il n’a jamais réellement fait de différence entre foot et politique. Les deux le passionnaient, l’habitaient même”, affirme Moncef Lyazghi. En 1970, lorsque le Maroc reçoit  la sélection algérienne, la tension est à son comble. Le match est éminemment politique. Et l’enjeu est trop important pour laisser un simple entraîneur décider de l’issue du match. Hassan II en fait une affaire personnelle. Quelques minutes avant le début de la rencontre, il charge le général Oufkir de transmettre la liste finale des joueurs à l’entraîneur de l’époque (le Yougoslave Blagoje Vidinic). Le Maroc bat l’Algérie, trois buts à zéro, et, le lendemain, un journal proche du ministre des Sports publie un poster géant de l’équipe nationale avec cette mention : “la sélection proposée par SM Hassan II”.

L’enthousiasme du jeune roi pour son équipe est sans limites… En 1970, le Maroc joue (enfin) sa première Coupe du monde. Le match contre l’Allemagne est retransmis en fin de soirée. Hassan II est scotché devant son téléviseur, entouré de quelques “amis” dont le chanteur populaire Ahmed Bidaoui. À la surprise générale, la première mi-temps se solde en faveur du Maroc. Le palais est gagné par une euphorie générale. Lors de la pause, la TVM (qui retransmettait le match) reçoit un coup de fil d’Ahmed Bidaoui qui laisse les responsables de la chaîne pantois : “Sa Majesté vous demande de ne pas couper la retransmission après le match. Si le Maroc gagne, elle adressera un discours à la nation.

Après leur accession historique aux 8èmes de finale du Mondial 86, Hassan II prolonge le séjour des joueurs de l’équipe nationale au Mexique, leur offre des places en finale et… 3 jours de shopping à New York !

Foot politique

“Un champion qui représente son pays à l’international rend plus service à la nation qu’un fonctionnaire assis derrière son bureau”

circulaire du Premier ministre de l’époque, Ahmed Osman

C’est dire qu’en ces années troubles du Maroc indépendant, le sport est plus que jamais considéré comme un moyen infaillible de contenir les foules, de vendre du rêve et d’occuper une jeunesse libre et séduite par les thèses tiers-mondistes (subversives selon le Palais), largement en vogue à l’époque. Les événements sportifs placés sous l’égide du roi se multiplient. L’agenda de la Coupe du trône est fixé par le cabinet royal. Le sport est désormais pris très au sérieux. Une circulaire du premier ministre de l’époque, Ahmed Osman, adressée aux différentes administrations, dit clairement “qu’un champion qui représente son pays à l’international rend plus service à la nation qu’un fonctionnaire assis derrière son bureau”.

On se croirait en pleine RDA… “Mais détrompez-vous, nuance Abdelaziz Msioui, c’est en partie grâce au sport et au foot que Hassan II a traversé des périodes mouvementées de son règne.” En ce milieu des années 80, le pays est secoué par de violentes émeutes urbaines. Le roi s’apprête à appliquer son programme d’ajustement structurel, définitivement impopulaire. “Son salut, il l’a dû en grande partie aux exploits de Nawal Moutawakil, Saïd Aouita et à la qualification de l’équipe nationale au deuxième tour de la Coupe du monde au Mexique. Les Marocains veillaient très tard et le lendemain, très peu étaient d’humeur à débattre d’un projet répondant à l’appellation barbare de programme d’ajustement structurel”, poursuit Msioui.

Saisissant sa chance à pleines dents, Hassan II prolonge le séjour des Lions de l’Atlas au Mexique, leur offre des places en finale et… trois jours de shopping à New York. Bienveillance royale ? Peut-être mais pas seulement. Hassan II a surtout besoin de temps pour orchestrer un retour triomphal des Lions au pays. Rappelez-vous cette grande soirée au complexe Mohammed V. Souvenez-vous du roi entouré de Nawal Moutawakil, Saïd Aouita et des stars de 1986, répondant d’un geste bienveillant de la main à des dizaines de milliers de supporters. Hassan II, responsable d’une manière ou d’une autre des pires carnages urbains de l’époque, donne alors l’image d’un roi en symbiose avec la jeunesse de son pays.

Au monde entier, il renvoie l’image d’un Maroc qui gagne, d’un Maroc joyeux… aux antipodes de la réalité du pays, celle d’un Maroc dévoré par la pauvreté, au bord du chaos économique et social, et traversant une crise politique sans précédent. “C’est justement cela la magie du foot”, résume Moncef Lyazghi. Soit, mais il y a des fois où la mayonnaise ne prend pas. En 1979, la défaite du Maroc face à l’Algérie au cœur de Casablanca a failli tourner à la catastrophe nationale. “Les Marocains commençant à douter de la force militaire du Maroc face à son voisin de l’Est, doutaient de l’issue de la guerre du Sahara et remettaient en cause les infos en provenance du front”, se rappelle un journaliste sportif.

Conscient de la gravité de la situation, Hassan II provoque un réel tremblement de terre dans les instances dirigeantes du foot national. La fédération est dissoute et mise sous la tutelle des militaires. Hassan II découvre que le foot est une arme à double tranchant. Une nouvelle ère commence…

Parade de l’équipe nationale (avec en guest-stars Saïd Aouita et Nawal El Moutawakil) au stade d’honneur de Casablanca en présence de Hassan II, 1986.

Foot en uniforme

Partout dans le pays, les clubs sont pris d’assaut par les commissaires, les officiels du ministère de l’Intérieur et autres dignitaires de l’État. De Beni Mellal à Sidi Kacem, en passant par Kénitra, Khémisset et Casablanca, le foot devient une affaire de gradés. “Ça a beaucoup aidé les responsables sécuritaires à préserver l’ordre public dans les villes. Une ville avec une grande équipe qui gagne occupe les foules leur fait oublier la dure réalité socio-économique”, analyse Lyazghi.

En 1984, après les violentes émeutes de Marrakech, c’est Mohamed Mediouri (chef de la sécurité royale) que Hassan II dépêche dans la ville ocre “pour panser ses plaies”. Le bahjaoui révolutionne le Kawkab (le club local qui commence à enchaîner les victoires) et en fait la fierté de tous les Marrakchis. Au fil des années pourtant, certains dépassements et abus de pouvoir ressurgissent et entachent le tableau victorieux des différents présidents de club. Les coups bas et les petites guéguerres de clans, propres aux milieux officiels, apparaissent pour la première fois dans la planète foot.

À l’image de ce match mémorable entre le Kawkab de Haj Mediouri et la renaissance de Settat du puissant Basri. La rencontre, qui a lieu à Settat, se solde en faveur du Kawkab par forfait de l’équipe de Settat qui ne s’est pas présentée sur son propre terrain. Une première ! Plus tard, mais sur un terrain de golf cette fois, Basri expliquera à Hassan II que son équipe a préféré sacrifier un match pour accueillir le cortège royal qui passait par Settat au moment du match. Basri marque un point contre Mediouri mais l’histoire ne s’arrête pas là. Hassan II assigne à résidence le président de la fédération de l’époque, coupable de ne pas avoir suspendu le match lors du passage du cortège royal !

Bref, s’il avait laissé le secteur aux flics et aux caïds, Hassan II n’aurait jamais eu le championnat professionnel dont il a tant rêvé. Vers la fin des années 80 donc, une circulaire du ministère de l’Intérieur interdit formellement aux responsables sécuritaires de présider les clubs sportifs. De toutes les manières, Hassan II a d’autres plans pour le foot des années 90…

Machine à fric

Hassan II remet personnellement la coupe du trône au capitaine du Raja en 1974

C’est à ce moment que les grands (et riches) offices du pays font leur entrée sur les pelouses. Ils injectent généreusement plusieurs millions de dirhams dans les grandes équipes pour les professionnaliser. L’argent coule à flots, mais en vain. Les clubs se rendent compte qu’ils sont incapables de gérer d’aussi grandes sommes et gaspillent plusieurs millions de dirhams en charges courantes.

Et là encore, les anecdotes (aussi incroyables les unes que les autres) ne manquent pas. Certains offices comme l’ODEP ne doivent leur existence qu’au foot. “Lorsque le projet de création de l’ODEP a été présenté par le gouvernement, raconte Abdelaziz Messioui, Maâti Bouabid, président de l’Union constitutionnelle, s’y est fortement opposé parce qu’il militait pour une privatisation du secteur. L’UC avait la possibilité de bloquer le projet grâce à son important groupe parlementaire. C’est à ce moment que dans les coulisses, des négociations ont permis au Raja de décrocher un gros parrainage du futur ODEP. Bouabid, également dirigeant du Raja, s’est alors abstenu de voter et le projet est passé comme une lettre à la poste.

L’hémorragie dure encore quelques années avant que plusieurs offices ne réduisent sérieusement leurs “dons” aux équipes ou les suspendent définitivement. Nous sommes à la fin des années 90. Hassan est au soir de sa vie mais s’accroche encore à la gestion des affaires de l’équipe nationale. Lors du Mondial français de 1998, l’équipe d’Henri Michel est éliminée au premier tour. Cela n’empêche pas le roi de leur réserver un accueil populaire inattendu. C’est à cette époque également qu’il décore Henri Michel d’un wissam et lui offre … la nationalité marocaine. Son dernier coup de dieu du stade…

En cette période de transition entre deux règnes, Hassan II a besoin de rassurer, de faire rêver jusqu’au bout les Marocains. Et tous les prétextes sont bons. N’oubliez pas que quelques jours avant son décès, il annonce triomphalement la découverte de pétrole au Maroc et la prochaine résorption de chômage dans le pays.” Son décès annonce la fin d’une certaine ère dans la gestion sportive. Le jeune Mohammed VI, plus porté sur les sports nautiques, ne montre pas d’intérêt particulier pour les sports “populaires” et donne un aval tout juste symbolique aux grandes décisions du foot national.

Son dada à Mohammed VI, ce serait plutôt la cooptation de stars et de champions sportifs au sein des différentes fondations d’action sociale qu’il préside. N’a-t-il pas souvent répété lors de ses premiers entretiens que “Lui, c’est lui, et moi, c’est moi” ?

Hassan II traînait souvent son prince héritier dans les stades. Le foot ne l’accrochera pas pour autant. ©DR

Le devoir des clubs de souveraineté : gagner

À tous points de vue, les FAR et la JSM sont deux clubs exceptionnels. L’un, militaire, a été présidé par le roi en personne. L’autre a sans cesse changé d’adresse et de mission, à l’image du corps qu’il a représenté au départ.

Les FAR, l’équipe de Moulay El Hassan

L’histoire se déroule il y a quelques semaines (en 2006, ndlr) à l’aéroport Mohammed V. Youssef Kaddioui, joueur étoile des FAR en froid avec son équipe, est arrêté par la police des frontières et se voit confisquer son passeport alors qu’il s’apprête à prendre un vol pour Bruxelles. L’acte est totalement illégal mais il en dit long sur l’arrogance et le pouvoir démesuré de l’équipe militaire, encore aujourd’hui. “Quand l’équipe a directement atterri en deuxième division sur ordre du prince héritier (Moulay El Hassan) en 1958, raconte Omar Boucetta, premier président de la fédération de foot, je suis devenu du jour au lendemain l’ennemi public numéro un, sans raisons bien sûr, mais pouvait-il en être autrement ?

Hassan II, en uniforme, félicite ses poulains des FAR à l’occasion de leur première coupe du trône en 1959.

Pour attirer les joueurs des équipes adverses, les FAR vont jusqu’à utiliser (jusqu’au milieu des années 90) le prétexte du service militaire. Seule satisfaction cependant pour les autres équipes : l’importante assistance accompagnant leurs duels avec les FAR leur procure aussi d’abondantes recettes, non que les militaires traînent avec eux un large public mais plutôt parce que le public se déplace en masse pour les huer.

Cette ingérence de la fédération en faveur des FAR n’est pourtant que la première d’une longue suite d’actes machiavéliques. L’exemple de cette fin de championnat 1959 est édifiant : l’équipe, alors en D1, arrive première ex aequo avec le KAC et le Raja. Alors que les règles en vigueur dans le monde entier octroient le titre à l’équipe ayant le meilleur goal average (dans le cas présent, le Raja), la fédération décide d’organiser un tournoi triangulaire. Ironie du sort, les FAR perdent en fin de compte contre le KAC, le Raja s’étant retiré de la compétition en signe de protestation.

Les années qui vont suivre se ressemblent. On permet  toujours à l’équipe d’aller au-dessus des règles, au vu et au su de tout le monde. Alors que la fédération exige de toutes les équipes de première et de deuxième division de tenir impérativement une assemblée générale annuelle, les militaires n’en avaient tenu aucune jusqu’en 2006, en 48 ans d’existence. Même chose pour le budget des FAR, jamais communiqué à quiconque. Il proviendrait, nous dit-on, directement des œuvres sociales. En clair, ce sont tous les militaires marocains qui financent l’équipe de leur commandant en chef.

Soit les arbitres étaient achetés, soit il suffisait tout simplement de leur faire peur

un ancien joueur des FAR

Ce manque de transparence s’approche plus des méthodes de travail des institutions militaires de ce pays que d’une équipe de football”, souligne Moncef Lyazghi. Et il n’y a pas que la fédération qui se porte au secours des militaires, les arbitres aussi : “Soit ils étaient achetés, soit il suffisait tout simplement de leur faire peur”, explique cet ancien joueur militaire. En fin de compte tous ces efforts finissent quand même pas payer. Le palmarès impressionnant des FAR en est la preuve vivante : 11 titres de champion du Maroc, 8 Coupes du trône et deux Coupes d’Afrique.

Ce statut d’intouchable des militaires s’est également étendu aux supporters, considérés aujourd’hui comme les plus “casseurs” du championnat. “Ils se croient tout permis et les autorités sont même parfois de mèche avec eux”, rapporte ce supporter. En 2005, lors d’un déplacement à El Jadida pour affronter l’équipe locale, les supporters du club rbati, ne digérant pas leur défaite, ont envahi la pelouse du stade Abdi. Plus grave encore, quelques semaines plus tard, à l’occasion d’un FAR-WAC, un wydadi a perdu la vie. Dans les années soixante, lors d’une rencontre qui a vu la défaite des FAR, l’arbitre a même eu son fils kidnappé.

JSM, l’équipe marocaine du Sahara

L’équipe de la JSM au stade Mohamed Laghdaf à Laâyoune.

Cette équipe a longuement vagabondé avant de devenir ce qu’elle est aujourd’hui. Créée en 1978, l’équipe des forces auxiliaires de Settat est plus connue sous le nom de Bir Baouch, en référence à un village des environs de Settat. Elle a été  transférée en 1983 à Benslimane pour devenir celle des forces auxiliaires de Benslimane avant d’être à nouveau baptisée en 1995 : Jeunesse sportive d’El Massira, l’équipe qui représente le Sahara dans le championnat national.

À plus d’une reprise, la JSM a été illégalement repêchée de la deuxième division, sur ordre du roi. “Il ne tolérait pas que le Sahara ne soit pas représenté en première division. Politiquement, disait-il, c’est important pour l’image”, confie un ex-dirigeant de la JSM. Pour faciliter la vie aux autres clubs, la fédération et le groupement national usent de tout leur pouvoir pour obtenir des réductions sur les billets d’avion. Rien n’est décidément trop beau pour servir la première cause nationale.

La JSM, qui ne tient pas d’assemblée générale et ne possède pas non plus d’adhérents, est bien loin de la stature de sa grande sœur des FAR. Son comité, qui n’a pas droit à la présidence du roi, a longtemps été tenu par des haut gradés de second rang, à savoir des colonels. Puis cet honneur est revenu à un riche notable de la ville, proche des autorités, Mohamed Derham.

Hassan II et l’équipe nationale : “Mon bébé !”

Je vous concède ce que vous voulez, mais l’équipe nationale relève de mes prérogatives. C’est mon jardin secret.” Cette phrase lancée par Hassan II lors d’un conseil des ministres à la fin des années 1970 en dit long sur la mainmise qu’il a sur la sélection nationale. Cet “intérêt” pour les Lions de l’Atlas a germé très tôt dans l’esprit du défunt souverain, plus précisément au lendemain de ce légendaire face-à-face Maroc-Espagne qualificatif pour le mondial 1962. En passant à deux doigts d’éliminer les Espagnols, l’équipe du Maroc se révèle au monde entier. Hassan II, fier de cet exploit, comme tout Marocain d’ailleurs, prend alors conscience que, si on leur en donne les moyens, “ses joueurs” pourraient hisser très haut le drapeau national. 

Depuis, il veille personnellement à tout ce qui touche l’équipe, de près ou de loin. Cela commence d’abord par le choix de l’entraîneur. Ce n’est un secret pour personne que Hassan II choisit lui-même ceux de l’équipe nationale. Soit on lui présente une liste de candidats et il tranche, soit il a déjà une idée précise de ce qu’il veut et donne ses instructions pour qu’on exauce ses vœux. Et il se trouve que la filière brésilienne est son péché mignon.

Au centre, Guy Cluseau, l’entraîneur préféré de Hassan II, en compagnie de Bamous et de Allal des FAR

C’est ainsi que José “Mehdi” Faria débarque au Maroc. En 1983, Hassan II, qui veut absolument un entraîneur brésilien à la tête de son équipe, charge personnellement le conseiller économique de l’ambassade du Maroc à Brasilia de lui dénicher l’oiseau rare. Quelques années plus tard, au lendemain de notre débâcle au Mondial américain de 1994, cette mission incombe au président de la fédération brésilienne de football, qui nous fait signer avec un illustre inconnu du nom de Gilson Nunez.

Une chose est sûre, gare à celui qui ose empiéter sur les prérogatives royales ! En 1979, Abdelhafid Kadiri, alors ministre des Sports, annonce de son propre chef que Guy Cluseau, coach de l’époque, est remplacé par Mohamed Jabrane. Il est convoqué dans les 48 heures au palais royal, où Hassan II lui présente le véritable nouveau sélectionneur du Maroc : ce sera Just Fontaine ! Le roi va même plus loin en désavouant publiquement le pauvre Kadiri.

Chouf a wouldi, j’approuve ta réaction. Mais il ne faut pas qu’on se déconcentre à quelques semaines de la Coupe du monde. J’aimerais que tu les reprennes et je te promets que je m’occuperai d’eux à leur retour

Hassan II au sélectionneur national Abdelkhalek Louzani en 1994

Les heureux élus parmi les sélectionneurs doivent eux aussi composer avec le roi. Non seulement Sa Majesté s’implique dans les choix tactiques de l’équipe mais elle intervient également dans le choix des joueurs. Et elle sait être persuasive. En 1994, Abdelkhalek Louzani, en stage en France avec l’équipe nationale, écarte trois joueurs (dont une vedette des FAR) pour indiscipline. L’affaire remonte jusqu’aux oreilles de Hassan II. “Chouf a wouldi, j’approuve ta réaction. Mais il ne faut pas qu’on se déconcentre à quelques semaines de la Coupe du monde. J’aimerais que tu les reprennes et je te promets que je m’occuperai d’eux à leur retour”, dit au téléphone Hassan II, avec l’air paternaliste, vaguement menaçant, qu’on lui connaît. Louzani ne trouve évidemment rien à répondre qu’un “naâm Sidi”.

Mais le sommet de l’ingérence a lieu lors du fameux Maroc-Algérie (1-5) de 1979. Ce jour-là Cluseau, qui était d’ailleurs un proche de Hassan II, arrive dix minutes en retard à cette rencontre ô combien sensible, à bord d’un hélicoptère en provenance du palais. Durant toute la pause entre les deux mi-temps, et alors que les joueurs ont besoin de leur coach (normal, ils sont déjà largement menés au score), celui-ci est occupé à parler au roi au téléphone ! Aujourd’hui, nombreux sont ceux qui estiment que Hassan II avait sa part de responsabilité, sinon dans la défaite, du moins dans l’ampleur du score de cette défaite (1-5) alors que le Maroc était pratiquement en “guerre” contre l’Algérie.

Louzani apprend son licenciement en regardant la télévision, quelques jours seulement après avoir pourtant réussi à qualifier le Maroc pour le Mondial 1994”

Ce qui est sûr, c’est que pour les – rares – entraîneurs qui osent se montrer peu “coopératifs”, une seule voie leur est proposée : la porte ! En 1970, Blagoje Vidnic l’a ainsi appris à ses dépens. Ayant refusé de dévoiler le onze de départ à un Oufkir, envoyé de Hassan II, pour un match contre l’Algérie (décidément), le Yougoslave est remercié trois jours plus tard. En 1994, et à quelques semaines du Mondial américain, Abdelkhalek Louzani est à son tour “remercié”, selon la formule consacrée, à cause de sa légendaire indépendance.

Louzani apprend son licenciement en regardant la télévision, quelques jours seulement après avoir pourtant réussi à qualifier le Maroc pour le Mondial 1994”, se souvient ce proche de l’ancien sélectionneur. La conclusion va de soi : l’équipe nationale de foot a bien été “le bébé de Hassan II”.

La makhzénisation du sport : quarante ans de foot

Moncef Lyazghi, journaliste et chercheur en sciences politiques, a écrit un livre passionnant, qui se lit presque d’une traite malgré ses 300 pages. Il y raconte “la makhzénisation du sport”*, tout au long des 40 dernières années. L’ouvrage grouille d’anecdotes croustillantes (certaines sont rapportées dans ce dossier), d’histoires inédites et de témoignages de grands noms du sport marocain. Le tout dans un style incisif et cohérent.

C’est le résultat de sept ans de travail acharné”, affirme un proche de Lyazghi. Le jeune chercheur décroche, grâce à ce même travail académique, son diplôme d’études approfondies en sciences politiques et droit constitutionnel mais bataille cependant trois longues années avant de publier son ouvrage … à ses propres frais, aucun éditeur n’ayant voulu “se mêler à ces histoires de gradés”.

* La makhzénisation du sport, le modèle du foot, imprimé aux imprimeries Annajah Al Jadida.

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