Élisabeth II, hôte du royaume en octobre 1980, pour la première et la dernière fois, ne savait pas ce qui l’attendait. Lors de cette visite, elle allait subir les traits de caractère de Hassan II.

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Ce dossier a été initialement publié dans le magazineTelQuel n°658 du 27 février au 05 mars 2015.

Le programme de la reine était ficelé, comme d’habitude, à la minute près. 11 h 30 : arrivée à l’aéroport. 21 coups de canon. Accueil par Hassan II avec le prince héritier et Moulay Rachid. Présentations. Hymnes nationaux… 12 h 15 : arrivée au palais d’hôtes. Le roi offre le lait et les dattes. Échanges de cadeaux et de décorations. 13 h : déjeuner. 14 h 30 : départ pour le Mausolée Mohammed V. Et ainsi de suite.

Les hommes de la reine ont travaillé pendant trois mois afin de ficeler le voyage méditerranéen, prévu en octobre 1980. Et tout le monde sait que la moindre minute de retard sur le programme établi peut tout chambouler. C’est the Queen elle-même qui a tenu à ce que le Maroc fasse partie de son périple, car Hassan II était l’un des rares souverains qu’elle n’avait pas encore rencontrés. Mal lui en a pris ? La réponse à cette question n’allait pas tarder à venir.

Un programme chamboulé

Les premiers signes de défaillance ont apparu lorsque le roi décide d’annuler le déjeuner et de le remplacer par une “party”. Toute la délégation était déjà prévenue que le roi aimait surprendre ses invités, mais aussi ses hôtes. Il faut rappeler que quelques années auparavant, Hassan II était l’invité d’une partie de chasse à courre, organisée par une communauté du Hertfordshire, dont la tradition remontait à plus de deux cents ans. Et rarement la meute avait une minute de retard. Ce jour-là, la Cadillac de Hassan II était arrivée avec un ajournement de 40 minutes. Mieux encore, le roi n’était pas en costume de chasse, mais en habit classique et manteau, tenant deux fusils, devant les yeux ébahis des présents. Un sacrilège !

Durant la visite de la reine au Maroc, le monarque s’est montré imprévisible et excentrique. Dès le premier soir, et en attendant le dîner offert en son honneur au palais royal, la reine est restée à attendre… 32 minutes dans sa voiture. Une éternité pour un Britannique. La photo qui illustrait l’article du Sunday Times la montre regardant sa montre, exaspérée.

Le lendemain, alors que le programme faisait clairement état d’un déjeuner au palais Jenane Lekbir, à Marrakech, il n’y eut tout simplement pas de déjeuner. Le convoi royal, avec beaucoup de retard, s’est déplacé vers l’intérieur des terres, où des tentes étaient dressées et attendaient le roi et ses invités. Contrairement au protocole établi entre les sujets de Sa Majesté britannique, Hassan II voulait même s’installer entre la reine et son époux, ce qui a mis l’honorable Duc d’Edimbourg hors de lui, même si le tir a été rectifié tout de suite après cet incident. Et toujours pas de déjeuner en vue. Le premier verre de thé est arrivé à 15 h 15, alors que le déjeuner était prévu à 13 h. Et tant pis pour le cup of tea de five o’clock.

Des faucons et des pigeons

Tout de suite après commence la “party” promise par Hassan II. Les faucons de Sa Majesté allaient faire une démonstration implacable de leur férocité. Lâchés après quelques malheureux pigeons, ils les ont déchiquetés en morceaux, devant les yeux incrédules des invités, âmes sensibles ou pas. Leur dégoût était encore plus grand quand, le lendemain, on leur servit une pastilla aux pigeons. Pour les habitants d’un pays où les pigeons de Picadilly Circus sont le symbole de Londres, le repas était difficile à digérer. Il devenait clair, pour l’ensemble de la délégation britannique, que la reine n’était pas contente de la façon dont elle était traitée et elle le faisait savoir. On n’était plus dans le pittoresque, mais presque dans la crise politique.

“Ramenez la reine à la maison aujourd’hui ! Mais qu’est-ce qu’elle fait donc là-bas ?”

The Sun

Le lendemain, les journaux britanniques n’y sont pas allés de main morte. The Sun titrait “La Reine en colère”, The Mirror Quelle insulte”. Seul The Daily Telegraph était plus nuancé, trouvant même des circonstances atténuantes à Hassan II : le roi était très sensible sur la question de la sécurité, ce qui a causé beaucoup de désagréments à la délégation britannique. Sauf que, selon The Sunday Times, obliger la reine à changer de voiture sept fois pendant le trajet qui les a conduits dans le désert devient de la paranoïa. The Sun, fidèle à sa méchanceté habituelle, sort la grande artillerie : “Ramenez la reine à la maison aujourd’hui ! Mais qu’est-ce qu’elle fait donc là-bas ?”

Le roi soignera son image le dernier jour de la visite, en arrivant en retard au déjeuner offert en son honneur sur le Britannia, yacht de la reine, et bien sûr pour le départ d’Élisabeth II à l’aéroport.

Sans rancune

Au-delà de l’image que Hassan II a donnée aux Britanniques, le journal The Sunday Times reconnaît au défunt roi beaucoup de qualités. Il s’est en effet imposé de manière évidente sur la scène internationale, au point d’obtenir l’appui de l’Occident et toutes les chancelleries du monde avaient établi des plans B au cas où il disparaîtrait prématurément. Il venait aussi de décrocher un prêt d’un milliard de dollars auprès du FMI et une aide de 250 millions de dollars de Washington pour la guerre au Sahara. L’hebdomadaire britannique n’hésite pas à qualifier Hassan II d’acteur majeur sur la scène politique internationale.

Le protocole aurait certainement dû informer la reine qu’il risquait d’y avoir des problèmes. Car la princesse Margaret (aujourd’hui disparue), sœur d’Élisabeth, en visite privée au Maroc, en savait quelque chose, elle qui avait résumé la situation ainsi : pour le moindre trajet, on a toujours l’impression d’être kidnappé, on ne sait jamais où on va.

Quelques années plus tard, vers la fin des années 1980, Hassan II se rendit à Londres où il fut reçu avec tous les égards. On dirait qu’Élisabeth II ne lui en avait pas tenu rigueur.

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