Vidéaste, performeur, installateur multidisciplinaire, l’auteur de “Ma taâboudoun” est l’un des artistes les plus doués de sa génération. Rencontre avec un agitateur à la bonhomie déstabilisante, qui a fait de sa présence physique la pierre angulaire de son œuvre.

Archives

Ce dossier a été initialement publié dans le magazine TelQuel n°806 du 6 avril 2018.

C’est l’histoire de quelqu’un qui s’est tracé un chemin et l’a emprunté. Une préméditation qui écarte le risque. Pas de place au doute ou à la surprise. À croire que réussir dans la vie peut aussi ne pas être le fruit du hasard. Droit dans ses baskets, Youssef Ouchra choisit des études en infographie et en audiovisuel. Il touche également à la musique et au cinéma avant de s’exhiber corps et âme.

Cela prend forme en 2008 à l’espace Actua d’Attijariwafa bank de Casablanca, où il participe à une installation vidéo interactive avec le collectif italien Studio Azzurro. La vidéo et encore la vidéo pour s’ouvrir progressivement à d’autres segments de création : le son, le graphisme, la performance. Bien d’autres expositions, ici comme ailleurs, font découvrir un garçon qui ne sait pas quel temps dure l’éternité.

Son univers ? Vous et moi. “Ma pratique concerne l’idée fondamentale de l’humain et son rapport aux formes qui se posent dans la vie. Je questionne les interactions de l’humain avec le monde moderne et comment les formes de vie détachent l’homme de sa nature”, disait-il laborieusement pour les besoins d’une biographie.

Le corps comme matière et la société comme acide

Aujourd’hui, le ton est moins solennel et plus accessible: “Je trouve qu’une œuvre ne peut exister que par la présence physique de son géniteur. Mon actuelle installation, à travers trois photographies, est une réflexion sur ma propre expérience. Cela entre dans le cadre du projet Meta/Fausse/Mort, montré récemment à Bruxelles lors de l’exposition collective Raw Poetry-Casablanca Borderlines.

Approche précoce pour un artiste qui n’a pas encore bouclé ses trente-quatre étés ou besoin pressant de tourner une page où l’encre n’a pas encore séché ? “Avant, ma préoccupation était la société et ses maux. Aujourd’hui, je mets en avant ce que j’ai vécu en tant qu’artiste indépendant dans le marché de l’art. Mais aussi mon rapport à mon pays même si, en réalité, je n’ai jamais été dans cette posture. Pourtant, je me suis retrouvé dedans. J’espère que cela se ressent dans mes œuvres.

Comme un bout de liège dans une mer agitée

Actuellement, j’utilise dans mes installations mon corps comme matière et la société comme acide

Youssef Ouchra

Youssef Ouchra s’éloigne de son passé récent, mais celui-ci le poursuit avec persistance : “Actuellement, j’utilise dans mes installations mon corps comme matière et la société comme acide.” Voilà qui promet de violentes ébullitions. Et avec cela, l’artiste-chimiste n’est pas en colère : “Non, je ne le suis pas. Je suis comme un bout de liège dans une mer agitée. Je ne coule pas, j’observe en attendant une marée meilleure.” Arrivera-t-elle ? Ouchra n’en fait pas une palette:

Je ne suis pas l’artiste qui a souffert. J’avance serein. Je vois le monde à partir de moi-même en usant d’un filtre. Je suis le résultat de tout ce que j’ai expérimenté. Toute expérience est matière pour moi. Et puis, je ne fais pas de différence entre l’art, l’artiste et le vécu. Tout est inspiration puis expiration.

Youssef Ouchra
Une esthétique totalement inédite. Aussi troublante que puissante.

Pour cet agitateur à la bonhomie déstabilisante, le franc-créer est une religion, celle qu’on ferait bien de légaliser : “L’art est un acte spirituel et l’artiste se situe au-delà du support de création. Il ne sera jamais un médium. Car une œuvre, quelle qu’elle soit, est éphémère.” Parallèlement à Meta/Fausse/Mort, Youssef s’est déployé sur une autre création dite Daqa F’ Marrakchia, produite pour la Biennale de Marrakech après une résidence de quinze jours. Une performance impliquant un tambourin accueillant en son sein douze pièces d’euros émanant d’autant de pays. À force de taper sur cette caisse dite de résonance, les pièces s’éjectent et on n’entend plus grand-chose. D’où l’incompréhension d’une monnaie unique à plusieurs visages.

Qu’à cela ne tienne, l’artiste est déjà sur un autre projet, lui qui n’avait plus rien produit depuis neuf mois. Disons que pour une grossesse normale, c’est le délai consacré: “Ça tournera autour de la notion de l’espace intérieur et extérieur. Le conditionnement du vécu et de la mémoire. Glob-Box est son titre provisoire.

Si l’art est pluriel, pour Ouchra il est surtout fusionnel : “Je n’aime pas figurer au sens propre mes œuvres. Les objets ne m’intéressent pas. Pour moi, une œuvre n’existe réellement que par la présence de son créateur. Sinon, elle ne fonctionne pas.” Youssef parle de l’implication corporelle de l’artiste, mais quand on contemple une toile ou une sculpture, ne sentons-nous pas la patte de son géniteur, le physique en moins ? Ouchra, auquel nous n’avons pas posé la question, ne serait pas réfractaire à cette suggestion pernicieuse.

Il serait capable d’aimer sans admirer, excepté ceux-là : “Pour les proches de mon univers, je pense à Mohamed El Baz et Younès Atbane, mon ami d’enfance. J’aime beaucoup la démarche de Hassan Darsi, son côté libre et indépendant. J’apprécie également la sensibilité et la force de travail de Mohssin Harraki. Mbarek Bouhchichi m’a toujours étonné par la profondeur de son approche et sa quête perpétuelle de nos racines amazighes.”

Youssef Ouchra, natif de Casablanca et originaire de Tafraout, dit en complément et en apprenti diplomate : “Finalement, j’aime le travail de beaucoup d’artistes de ma génération et de celle d’avant.” Comme disait Jacques Higelin : “Champagne pour tout le monde, caviar pour les autres.”

Laissez un commentaire