Fils du pacha de Marrakech et artiste prolifique, Hassan El Glaoui s’est éteint à Rabat le 21 juin 2018, à 94 ans. Retour sur le parcours d’un homme à l’élégance rare, sans doute le meilleur peintre figuratif que la scène nationale ait produit.

Archives

Ce dossier a été initialement publié dans le magazine TelQuel n°818 du 29 juin 2018.

Rares étaient les ressortissants de l’ex-empire chérifien à pouvoir afficher un aussi prestigieux pedigree que celui du petit Hassan. Né à Marrakech en 1924, du Grand Pacha, Thami El Glaoui, et de Lalla Zineb, fille du Grand vizir El Mokri. Fils de Si Mohamed Ben Hammou et de Zora, une esclave éthiopienne, frère de Si Madani, Thami sera nommé, par Lyautey, à la mort de son frère aîné, en 1918, unique héritier des Glaouas, puissante tribu qui tenait sous son joug toute la région du Haouz, et bien au-delà. À la manière des grands seigneurs médiévaux — prêtant certes allégeance au pouvoir central (sultans et/puissance coloniale), mais jouissant, en réalité, d’un pouvoir autonome très poussé.

Veuve de Madani, et une des deux épouses libres de Thami — lequel avait également deux concubines venues de Turquie —, Lalla Zineb était, elle, la fille d’un des plus grands personnages de l’empire. Le Grand vizir El Mokri ayant servi de courroie de transmission entre l’administration française et les trois sultans marocains qui ont régné durant le protectorat français. Outre Hassan, elle donne au Glaoui un second fils, Abdessadeq.

Est-ce un hasard si, sur les huit rejetons du Seigneur de l’Atlas — tel que surnommé dans leur ouvrage par les frères Tharaud —, seuls les enfants de la fille Mokri auront un destin national, sous l’œil bienveillant de Hassan II, et ce, bien après la disgrâce qui s’abattra sur la famille, après la célèbre « forfaiture » du Pacha ? Ne brûlons pas les étapes.

Si Thami EL Glaoui. ©DR

Histoire de chevaux montés d’ultimes guerriers

C’est en 1922, deux ans avant la naissance de notre héros, à l’occasion de la défaite des troupes du Glaoui face à celles de Si El Mha, dans la région d’Ahensal, que les historiens datent la fin de l’usage — millénaire — du cheval barbe comme outil de guerre. On imagine le traumatisme que représenta cet abandon pour ces fiers cavaliers amazighs — comme on ne disait pas encore. Nul doute que l’enfant, traité comme un prince dans les différentes demeures palatiales du paternel, ait été bercé d’histoires de chevauchées fantastiques, sentant fort l’odeur âcre et les déflagrations du baroud.

Bien évidemment, les harkas guerrières seront tout aussitôt remplacées par les somptueuses, mais pacifiques, fantasias que le Glaoui donnera à voir, très régulièrement, à ses très nombreux visiteurs étrangers de marque, comme en témoignent les toiles des peintres orientalistes, dont il aimait à s’entourer. En réalité, tel un prince florentin, il entretenait toute une cour d’écrivains, de poètes et de journalistes, prompts à lui tresser les lauriers de la gloire qu’il estimait mériter.

Les rêves du petit Hassan étaient-ils peuplés de ces chevauchées ? Était-il impressionné par la soie rebrodée d’or des selles traditionnelles ? Était-il effrayé ou attiré par les hautes statures et les longues figures des farouches guerriers glaouas ? On ne sait. Ce qu’on sait, en revanche, c’est cette curieuse, pour ne pas dire étrange, anecdote : l’adolescent Hassan el Glaoui — il signera toujours de ce “e” minuscule, en guise de particule —, alors élève au Lycée Mangin de Marrakech, a acquis, à l’aide de ses propres économies, un poulain auquel il fut, très vite, très attaché. Trop, au goût de son père, qui le confisquera, pour l’envoyer à la fameuse kasbah de Télouet, afin d’y pratiquer… la fantasia. Plus tard, l’artiste parlera, à ce propos, de “véritable déchirement”.

Le trait de cette gouache sur papier rappelle fortement celui d’un Raoul Duffy.

Les années de formation

On sait qu’un certain Charles Holbing, peintre et professeur au lycée français de Marrakech, a fortement encouragé le jeune Hassan dans sa vocation. Bizarrement, sa rencontre avec le déjà célèbre Majorelle — auteur, par ailleurs, d’un des rares portraits peints du Pacha — ne déboucha sur rien. Le courant n’est pas passé.

On connaît tous l’anecdote selon laquelle l’ex-Premier ministre britannique, Sir Winston Churchill — hôte familier du Glaoui et peintre du dimanche —, intrigué par une peinture accrochée au mur, insista fortement auprès du père pour qu’il permette au fils des études artistiques à Paris. Ce qu’on sait moins, c’est qu’une autre personnalité internationale de poids en fit de même : le général américain Anson Goodyear, célèbre mécène en son temps. Comment le puissant pacha, aussi orgueilleux et obstiné soit-il, ne se serait pas laissé convaincre du talent de son rejeton, avec de telles recommandations ?

Hassan el Glaoui passera très peu de temps à l’École des Beaux-arts de Paris. Il fera son véritable apprentissage à l’Atelier Jean Souverbie, peintre assez connu des années 1930 aux années 1950, pour, notamment, ses sculptures et toiles de nu féminin, aux formes généreuses et simplifiées, très dans l’air du temps, un peu à la Fernand Léger. De lui, Glaoui dira avoir appris le dessin.

Mais son apprentissage de la couleur et de la peinture, El Glaoui l’attribuera à Émilie Charmy, alors célèbre portraitiste. D’elle, il retiendra une solide méfiance des mouvements d’avant-garde.

Mais son apprentissage de la couleur et de la peinture, l’artiste marocain l’attribuera, avec insistance et reconnaissance, à Émilie Charmy, alors célèbre portraitiste. D’elle, il retiendra une solide méfiance des mouvements d’avant-garde qui avaient pourtant déjà secoué, et n’en finissaient pas encore, le milieu artistique parisien.

Là où l’influence de Charmy sur l’œuvre de Glaoui se révèle dans une parfaite évidence, c’est dans cette production — importante mais très peu exposée — qu’on pourrait qualifier d’“intime”. Des paysages, des vues d’ateliers, mais surtout des portraits et autres natures mortes — particulièrement des roses en vase. S’en dégagent une élégance, une maîtrise et une légèreté indéniables, mais ô combien désuètes. Fleurant bon, dans leurs résidus d’expressionnisme post-impressionniste, les années 1920. Comme un bonheur et une sérénité bourgeois.

Autres réminiscences d’enfance ? Peut-être bien. Quoique les sujets comme l’ambiance et le traitement de ces toiles-ci soient d’une patine définitivement européenne. Loin, bien loin des ors et des ocres de son décor naturel d’origine. Au début des années 1950, Hassan el Glaoui épouse Évelyne Khalil, d’origine égyptienne. Il en divorcera en 1962 pour épouser Christine Legendre, dont il aura quatre filles — dont Touria, fondatrice de la 1:54, foire d’art africain, éditée à Londres, New York et Marrakech.

Un peintre de cour

En 1964, Hassan el Glaoui s’installe définitivement au Maroc. Quid des vexations auxquelles un descendant direct du caïd félon pouvait légitimement s’attendre ? C’est par l’entremise d’un ex-condisciple de classe, le prince Moulay Ali, alors ambassadeur du Maroc à Paris, que se fera le retour. On connaît la suite : le roi Hassan II s’entiche rapidement de ce jeune aux allures de gentleman — il n’a pas hérité de son père que cette longue figure au teint sombre, mais aussi une légendaire élégance aristocratique, la morgue en moins.

Mais surtout, il se trouve que le souverain — dont les goûts esthétiques ne penchaient pas vraiment vers une quelconque modernité — apprécie réellement les toiles de cet artiste qui, mieux que quiconque, savait restituer les fastes de ce “vieux Maroc” lyautéen dont il était lui-même tant épris. Évidemment, avec un tel parrainage, la carrière du peintre connaîtra une ascension fulgurante.

Les fantasias et autres “sorties du roi”, à la manière d’un Delacroix, s’enchaînent. Non seulement, le monarque en parsème ses palais, mais il aime à les offrir à ses hôtes de marque. Paris, Londres et New York seront les capitales où Hassan el Glaoui a pris le pli d’exposer régulièrement. Ses catalogues sont préfacés par des plumes aussi prestigieuses que celles d’un Maurice Druon ou d’un Jean Anouilh. Prestigieuses, mais quelque peu désuètes et nettement marquées… à droite.

Intitulée “Allégeance”, cette gouache sur panneau de 96 x 127 cm, est caractéristique, et par le sujet et par le traitement, de cette esthétique lyautéenne si chère à Hassan II, qui valut à l’artiste le titre de “peintre de cour”. ©Hassan Nadim

Au Maroc, les choses sont compliquées pour le peintre. Bien sûr, la grande bourgeoisie se plie au goût du Palais et embraye. Mais l’intelligentsia et les plasticiens marocains marquants de l’heure le tiennent à bonne distance. Certes, c’est un excellent peintre, reconnaissent-ils du bout des lèvres. Certainement le meilleur peintre figuratif que la scène nationale ait produit. Académiquement savant, qui plus est. Mais il reste le peintre de Hassan II. Un peintre qui vend aux étrangers un Maroc d’antan, refusant, au passage, de voir cette modernité nationale en train de s’élaborer sous ses yeux.

Ses chevaux, à la fois puissants et graciles, montés de cavaliers si spirituellement emburnoussés — à la manière d’un Duffy — lui survivront longtemps. Très longtemps.

Néanmoins, personne n’ira jusqu’à traiter l’homme de “vendu”. Car celui qui occupa, longtemps, la charge de président de la Fédération royale marocaine de golf, était un gentleman d’une courtoisie à toute épreuve, n’hésitant jamais à rendre mille et un petits services, aux uns comme aux autres. Il s’est éteint le 21 juin 2018, à l’âge respectable de 94 ans. Et plus personne, aujourd’hui, n’a le moindre doute : ses chevaux, à la fois puissants et graciles, montés de cavaliers si spirituellement emburnoussés — à la manière d’un Duffy — lui survivront longtemps. Très longtemps.

Laissez un commentaire