Foot-business, folie du mercato, capitalisme débridé… Le football, c’est tout cela, mais on oublie parfois que le ballon rond a d’abord été un formidable espace subversif et un outil d’émancipation pour les peuples.

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Ce dossier a été initialement publié dans le magazine TelQuel n°817 du 21 juin 2018.

Dans Une histoire populaire du football, paru en 2018, le journaliste Mickaël Correia rappelle que le football a été un puissant instrument d’émancipation pour les ouvriers, les féministes, les militants anticolonialistes, les jeunes des quartiers populaires et les contestataires du monde entier.

Les vingt-deux chapitres de cet essai remarquablement construit et écrit, documenté, fourmillant d’anecdotes, distribuent le récit à la manière d’un cuir sur la planète foot, de l’Angleterre à la Palestine, du Brésil à la Turquie, de la France à l’Algérie, de l’Égypte à l’Afrique du Sud… Compulser ces 400 pages, c’est butiner du miel. On découvre que le football, né en Angleterre, devient un trait culturel de la working class. Puis qu’il a incarné “le creuset de nombre de résistances à l’ordre établi, qu’il soit patronal, colonial, dictatorial, patriarcal ou tout cela à la fois”.

Et le football fut

C’est au milieu du XIXe siècle, dans une Angleterre alors en pleine révolution industrielle, qu’apparaît le football moderne. Opportunistes, “les institutions scolaires des élites britanniques intègrent ce jeu dans l’arsenal de la pédagogie victorienne”, note Mickaël Correia. Il s’agit de forger le caractère de ces gentlemen, de former les futures classes dominantes à la compétition économique et à l’expansion coloniale.

Le football est “une religion laïque du prolétariat britannique”, selon l’historien Eric Hobsbawm, avec son église (le club), son lieu de culte (le stade) et ses fidèles (les supporters)

Or, les masses ouvrières sont rapidement conquises. Les capitaines d’industrie cherchent à prendre en charge les loisirs des travailleurs. Pour eux, le football aiguise l’esprit de compétition des manœuvriers, améliore leurs conditions physiques, et surtout les détourne de toute contestation velléitaire… C’est dans ce contexte d’industrialisation que naissent les grands clubs anglais tels West Ham United en 1895, club initialement fondé par un entrepreneur en chantier naval confronté à des grèves ouvrières. Mais aussi Manchester United en 1902 (à l’origine une équipe ouvrière reprise par un riche brasseur soucieux de sauver le club). L’équipe d’Arsenal est, elle, l’émanation d’ouvriers de l’armement en 1886.

S’il est créé par un patronat et une église paternalistes (d’où le noir de l’arbitre, couleur des clergymen…), le football se répand comme une traînée de poudre. Il donne lieu à une vraie conscience de classe, forgée par les samedis passés dans les tribunes, les victoires fêtées au pub… En seulement trente ans, depuis sa codification en 1863 en tant que sport moderne, le football est devenu une passion populaire, “une religion laïque du prolétariat britannique”, selon l’historien Eric Hobsbawm, avec son église (le club), son lieu de culte (le stade) et ses fidèles (les supporters).

Arme politique aux mains des dictatures

Avec l’extension de l’empire colonial et l’essor industriel de l’économie européenne, le football se mondialise à l’orée du XXe siècle. Des chapitres lumineux décryptent comment les dictatures — l’Allemagne nazie, l’Italie fasciste, l’URSS léniniste, l’Espagne franquiste… — instrumentalisent le football en arme politique. Dans les Pouilles (Italie), les institutions du football sont purgées de tout élément communiste ou catholique. Mussolini fait construire plus de 2 000 stades à la fin des années 1920, conscient de la fièvre populaire. Des lieux que le Duce juge propices à la propagande de masse. Le sacre médiatique du fascisme est total quand l’Italie remporte, en 1934, chez elle, la Coupe du monde, face à la Tchécoslovaquie.

En Russie, face à la popularité croissante du football et à un exode rural massif, l’État soviétique construit plus de 650 stades… Les différents corps de la société soviétique y sont exaltés. Le CSKA, le club de l’Armée rouge, promeut l’image des forces militaires, tandis que le Dynamo de Moscou, créé en 1923 par le ministère de l’Intérieur et la Guépéou, incarne l’image de la police politique. Financés par l’État et inféodés à lui, ces deux équipes sont débordées par un autre club : le Spartak ; une équipe venue du monde prolétaire, indépendante du pouvoir et de l’armée.

Dans les années 1940, l’Espagne franquiste connaît, elle aussi, une furia pour le football. L’équipe préférée du Caudillo est le Real Madrid, incarnation de l’unité de la nation et du centralisme étatique. L’Argentin Alfredo Di Stephano et le Hongrois Ferenc Puskás deviennent des icônes du club. Dans un pays exsangue économiquement et en proie à la dictature, le football devient l’opium d’un peuple opprimé. Face au Real Madrid, le FC Barcelone se mue, lui, en caisse de résonance des revendications catalanistes et républicaines. Y jouer ou le soutenir, c’est afficher un anti-franquisme assumé. Et lorsque le club blaugrana affronte son adversaire madrilène, “les tribunes se métamorphosent en défouloir de toute une société muselée par la tyrannie franquiste”.

L’équipe du FLN en 1961 avec son leader Rachid Mekhloufi. Ce dernier a quitté la France clandestinement pour rejoindre Tunis où se trouvait le siège du Gouvernement provisoire algérien.

Déjouer le colonialisme

Le football a aussi joué un rôle émancipateur contre le colonialisme. Mickaël Correia raconte l’extraordinaire aventure du Onze de l’indépendance algérienne. Considéré au départ par les autorités coloniales comme “un instrument de contrôle social et d’acculturation des indigènes”, le football se transforme en champ de bataille avec la Guerre d’Algérie. C’est ainsi que, début 1958, le FLN tente d’exfiltrer vers Tunis — siège du Gouvernement provisoire de la République algérienne (GPRA) — des joueurs évoluant en métropole pour “former une équipe étendard de la révolution algérienne”.

À cette époque, une quarantaine de footballeurs algériens évoluent dans le championnat français, dont certains paient une “taxe révolutionnaire” au FLN (jusqu’à 15 % de leur salaire !). Mohamed Boumezrag, un militant FLN, dépêché par le parti, approche un à un les joueurs après les matchs et parvient à convaincre douze d’entre eux de quitter la France clandestinement. Parmi eux, Rachid Mekhloufi, Mustapha Zitouni et Saïd Brahimi. L’opération résonne en France comme un coup de tonnerre. Pour son premier match, le Onze de l’indépendance affronte à Tunis, le 9 mai 1958… le Maroc. L’équipe du FLN l’emporte 2-1.

“Ruse et technique de survie des premiers joueurs de couleur, le dribble leur évite tout contact avec les défenseurs blancs”

Olivier Guez, journaliste et écrivain

Cette résistance, on la trouve côté palestinien où le ballon rond vit les pires affres. Le livre décrit la répression, qui remonte au mandat britannique, exercée contre les sportifs palestiniens par les autorités israéliennes. Conscient que le football constitue un ciment de l’identité palestinienne, Tel Aviv a par exemple refusé, en 2007, de délivrer les visas à 18 footballeurs et officiels résidant à Gaza pour un match de qualification pour le Mondial face à Singapour, obligeant les Palestiniens à déclarer forfait… En Palestine, le racisme anti-arabe et les restrictions de mouvements de joueurs sont monnaie courante. Seul recours possible : la FIFA, qui se métamorphose du coup en arène politique.

Des pages inspirées décrivent aussi l’éclosion douloureuse du jogo bonito brésilien et des figures tutélaires de Pelé et Garrincha. Pourtant, les joueurs de couleur ont souffert de tensions raciales avant de s’imposer. Le journaliste et écrivain Olivier Guez, que cite l’auteur, écrit : “Ainsi naît le dribble au Brésil. Ruse et technique de survie des premiers joueurs de couleur, le dribble leur évite tout contact avec les défenseurs blancs. Le joueur noir qui ondule et chaloupe ne sera pas rossé, ni sur le terrain ni par les spectateurs à la fin de la partie, personne ne l’attrapera ; il dribble pour sauver sa peau.” Le football se popularise sous le régime autoritaire de Getulio Vargas et devient une culture de masse. Puis rafle tout sur son passage dans les années 1950-1970.

Des hools anglais aux ultras égyptiens

De larges parties sont consacrées aux passions populaires et à l’émergence des contre-cultures footballistiques, nées après la Seconde guerre mondiale, des hooligans anglais aux ultras égyptiens ahlawy (et la rivalité entre Al Ahly et Zamalek) qui ont joué un rôle important dans les printemps arabes de 2011. En Angleterre, c’est dans les années 1960 qu’une culture hool apparaît dans les ends (ou virages des stades). Les supporters remobilisent les codes de la classe ouvrière : courage, solidarité, virilité… Les invectives et insultes à l’encontre des adversaires sont élevées au rang d’art.

L’agressivité et les bagarres généralisées à la fin des matchs font partie intégrante de la culture hool, que viennent densifier des chants. Les supporters d’Oxford United possèdent un répertoire de plus de 250 chansons. Et le kop de Liverpool adopte pour hymne la reprise pop de You’ll never walk alone du groupe local Gerry and The Pacemakers, chant devenu culte parmi les fans du monde entier. Les premiers skinheads apparaissent en 1969 dans les gradins de l’East End londonien. Le livre décrypte aussi le cas des ultras italiens et turcs (supporters du Beşiktaş d’Istanbul et du Fenerbahçe).

Le Brésilien Garrincha, surnommé “la joie du peuple”, à côté d’un policier anglais à l’occasion d’un tournoi à Liverpool en juillet 1966.

La main de Dieu

Un chapitre savoureux sur Maradona analyse comment son jeu typiquement criollo (créole), inventif et imprévisible, a fait de lui une incarnation du football argentin. Le génie albiceleste a souvent été harcelé par les défenses adverses. En Coupe du monde en 1982, face au Brésil, il est martyrisé par le défenseur Claudio Gentile. Quand il évolue en club à Barcelone, Andoni Goikoetxea de l’Athletic Bilbao lui brise la cheville en septembre 1983, l’empêchant de jouer trois mois… Le livre raconte bien évidemment l’épisode de la “Main de Dieu”, lors du quart de finale opposant l’Argentine à l’Angleterre lors de la Coupe du monde de 1986 au Mexique, ainsi que la chevauchée folle du second but, avec une dimension quasi religieuse nimbant le personnage.

Le livre se clôt sur la résistance du football sauvage, non encadré, en marge : à l’instar du football navétane au Sénégal, des terrains des favelas au Brésil ou des cités en France. Ce football populaire constitue pour l’industrie footballistique un réservoir de joueurs d’élite. Zinedine Zidane, Hatem Ben Arfa ou Ousmane Dembelé sont avant tout issus des banlieues françaises. Mais comme l’écrit Mickaël Correia, la frontière entre football des élites et du peuple, des dominants et des dominés, est loin d’être étanche : “Elle est au contraire poreuse et mouvante. L’histoire du foot est celle d’une récupération et de réinventions permanentes.” D’ailleurs “pour se relégitimer et se régénérer, le foot-business n’hésite pas à puiser dans l’imaginaire du football de rue”.

Extraits : des joueurs qui ont marqué l’histoire

Diego Maradona, vaurien et génie

“Son corps trapu, ses cheveux aux grandes boucles noires, ses rites empreints de religion et de superstition — embrasser sa croix avant d’entrer sur le terrain, baiser le front de son masseur Carmano —, ainsi que son impétuosité sur les pelouses amènent rapidement les supporters napolitains à l’identifier au scugnizzo, garnement canaille des quartiers populaires de Naples qui résonne avec le personnage argentin du pibe. Après 14 buts marqués par Maradona durant sa première saison, le SSC Napoli remonte la pente de la première division et, dès 1985-1986, les talents du joueur argentin hissent le club napolitain à la troisième place du championnat, pour le plus grand bonheur des tifosis.”

Sócrates, déborder la junte militaire

“Admirateur de Kafka et de Garcia Marquez, le milieu offensif Sócrates, surnommé Le Docteur — il poursuit parallèlement à sa carrière un doctorat de médecine — est un fervent opposant au régime. Adhérent au Parti des travailleurs dès sa fondation en février 1980, il raconte que sa politisation remonte à son enfance : “J’ai assisté à une scène qui m’a beaucoup marqué et qui, d’une certaine manière, a transformé ma vision du monde. J’ai vu mon père brûler des livres quand est survenu le coup d’État militaire du 31 mars 1964, alors qu’il les conservait comme les joyaux de la Couronne’.”

Garrincha, la joie du peuple

“Pendant que Pelé gère son avenir, Garrincha préfère vivre l’instant présent. Affublé du surnom de “Alegria do povo” (la joie du peuple), le footballeur aime lors des jours de victoire revenir du stade avec les camionnettes des supporters puis fêter ses succès en se noyant dans l’alcool. Car l’oiseau farouche est aussi un oiseau de nuit, arrivant régulièrement en retard pour les matchs suite à ses virées nocturnes ponctuées de conquêtes féminines. Lors de la Coupe du monde 1962, au Chili, Garrincha est au sommet de son art (élu meilleur joueur du Mondial).”

Johan Cruyff, un vent de liberté

“Le Néerlandais Johan Cruyff, un des meilleurs footballeurs internationaux de l’époque, rejoint au début de la saison 1973- 1974 le Barça au détriment du Real Madrid, qui lorgnait le génie de l’Ajax Amsterdam. Le talentueux joueur insuffle dès lors un vent de liberté sans précédent sur le football espagnol en narguant la dictature: il donne le prénom catalan et interdit de Jordi à son fils ou encore dédicace une photo aux membres de l’Assemblée de Catalogne emprisonnés dans les geôles franquistes. L’arrivée de Cruyff participe également à redynamiser un club qui n’a pas remporté le championnat espagnol depuis 1960.”

Matthias Sindelar, l’homme de papier VS Hitler d’acier

“Le 3 avril 1938, quelques minutes avant l’entrée sur le terrain pour un match qui s’annonce comme une farce politique à la Gloire de la Grande Allemagne (match entre l’Allemagne et l’Autriche — que vient d’annexer la Wehrmacht — et qui doit s’achever par un 0-0, ndlr), Sindelar défie les autorités nazies dans les vestiaires en exigeant de jouer avec le maillot rouge et blanc de la Wunderteam (l’équipe de rêve) d’Autriche. (…) Mais à la 78e minute, le grotesque de la situation s’effondre. Excédé, Matthias Sindelar ne peut s’empêcher d’ouvrir magistralement le score et lève ses poings serrés en signe de victoire. Les gradins sont traversés par l’effroi tandis que Sindelar et son coéquipier Karl Sesta effectuent une insolente danse de la joie devant les tribunes officielles de hiérarques nazis abasourdis.”

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