Alyam a lyam”, “de mon temps, ce n’était pas comme ça” : des sentences qui se transmettent de génération en génération, reprises même par des jeunes qui regrettent des époques qu’ils n’ont pas connues. Pourquoi ce sentiment d’un passé toujours plus beau que le présent ? En vérité, ce que l’on ressent comme étant mieux avant, c’est surtout ce que nous avions l’habitude de voir et de vivre.

Face à un Maroc de plus en plus complexe, des évolutions rapides et parfois effrayantes, on s’accroche à la branche du passé pour se rassurer. Les souvenirs embellissent invariablement la réalité, ne retenant que les aspects positifs et éliminant par amnésie les points sombres de notre histoire.

Au Maroc, ce regret du passé est difficile à justifier. Il n’est pas si lointain, le temps où les citoyens étaient muselés, où la pauvreté régnait mais était ignorée par les pouvoirs publics, où les indices de développement humain étaient tous catastrophiques. Regretter ce Maroc c’est, au mieux, regarder le passé avec un prisme déformant. Au pire, avec des œillères.

“On ne s’inquiétait pas pour l’argent”

“J’aurais pu acheter tout le quartier d’Anfa, tant les prix des terrains étaient bas, prétend votre grand-oncle. Celui-là même qui, incrédule devant tous vos crédits à la consommation, vante le temps béni où son seul salaire permettait à la famille de se nourrir, payer un loyer et même épargner. Sauf que les fastes décrits par nos aïeuls se limitent à leurs glorieuses années 1960.

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Les deux décennies suivantes rimeront presque avec disette. Ouverture du pays au libre marché, inflation et mutations socioéconomiques subies par le royaume sont à double tranchant. Car si les Marocains sont inondés de nouveaux produits, leur portefeuille ne leur permet pas d’y goûter, leur SMIG n’augmente pas, et le chômage progresse au galop. Conséquence, le sentiment de sécurité financière diminue.

De nouveaux besoins apparaissent (téléphone, Internet, loisirs, etc.), et les crédits deviennent l’unique moyen de se payer un brin d’avenir. Entre 1980 et 2012, le pouvoir d’achat a connu une croissance de 371 %. En somme, nous avions assez d’argent parce qu’on n’avait pas grand-chose à consommer.

“On était en meilleure santé”

Selon la définition communément admise, l’état de santé est déterminé par la prise en charge médicale, l’environnement naturel et social et le style de vie. L’idée que nous étions en meilleure santé ne tient compte que des deux derniers éléments. Il y a eu effectivement un essor de certaines maladies liées aux pollutions générées par les activités industrielles, à l’agriculture intensive et ses pesticides et à l’urbanisation croissante.

Sinon, pour le reste, les chiffres prouvent que les Marocains se portent mieux. L’espérance de vie qui était de 49 ans en 1967 est de 75 ans aujourd’hui. Soit un gain de plus de 25 ans. Un certain nombre de maladies endémiques ont régressé grâce à l’introduction, dans les années 1970, de campagnes de vaccination systématiques des enfants contre la tuberculose, la diphtérie, la coqueluche, le tétanos, la poliomyélite et la rougeole. Point essentiel, ces campagnes ont permis de réduire la mortalité infantile et immunisé des générations de Marocains contre des maladies qui semblaient tout droit sorties du Moyen-âge.

Quant à la prise en charge médicale, elle s’est améliorée grâce au développement des infrastructures de santé qui permet un accès plus facile aux soins. Se faire soigner au Maroc n’est donc plus un privilège, même s’il reste beaucoup à faire.

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“La télé était de meilleure qualité”

Les téléspectateurs se plaignent sans cesse de la médiocrité des chaînes nationales. À les en croire, ils rejettent le tout divertissement et l’invasion des séries étrangères. Ils sont nostalgiques, pour les plus anciens, des pièces de théâtre produites par la TVM dans les années 1960, ainsi que des soirées artistiques qui rassemblaient toute la famille devant le poste.

C’est une nostalgie d’enfants de la télé nourrie de souvenirs enjoliveurs, comme tout souvenir de jeunesse. Une illusion d’optique cathodique, en somme. Car les téléspectateurs semblent oublier que le petit écran marocain était une lucarne à peine ouverte sur le monde et durant un laps de temps très court : la TVM était l’unique chaîne et ne diffusait que de 18 h à minuit au plus tard. Et déjà, à l’époque, la satisfaction n’était pas toujours au rendez-vous, comme le prouve l’invasion des paraboles dans les années 1980 pour capter les chaînes étrangères.

Aujourd’hui, le paysage audiovisuel marocain est riche de plusieurs chaînes et, contrairement à l’idée reçue, ces dernières sont regardées par les téléspectateurs marocains. Ils sont scotchés devant les telenovelas, les téléréalités et les émissions importées qui ont eu du succès sur toutes les télévisions du monde. Qui plus est, les Marocains évoluent désormais dans un paysage audiovisuel globalisé avec plus de 1 300 chaînes à leur disposition. Pour le meilleur comme pour le pire, mais ils ont au moins le choix.

“On était les dieux du stade”

Lors d’un séjour au Maroc en 2008, le double médaillé d’or sur 1 500 mètres aux Jeux Olympiques, Sebastian Coe, avait rendu un hommage appuyé à Hicham El Guerrouj. “C’est le meilleur coureur de demi-fond de tous les temps”, avait déclaré le champion qui dirigeait alors le comité d’organisation des JO de Londres. Quatre ans plus tard, les athlètes marocains ont frôlé le zéro pointé lors des olympiades londoniennes.

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Le Maroc y a décroché une maigre médaille de bronze alors que les qualifiés étaient au nombre de 75, soit la plus forte délégation depuis la première participation du royaume aux JO, en 1960 à Rome. À l’aune de cette contreperformance, l’hommage de Sebastian Coe à Hicham El Guerrouj résonnait comme un rappel de la lente déchéance de l’athlétisme marocain. Saïd Aouita avait transmis le flambeau à Hicham El Guerrouj qui n’a trouvé personne à qui le léguer. Le demi-fond marocain s’était essoufflé. Pire, les athlètes marocains traînaient désormais une réputation de tricheurs à la suite de nombreux cas de dopage.

Côté football, l’autre sport où les Marocains brillaient, ce n’est guère mieux. On se raconte en boucle l’épopée des Lions de l’Atlas au Mondial mexicain de 1986, faute d’avoir un autre exploit à rabâcher. Rien de rien, à part une finale de CAN en 2004 qui n’a été, en réalité, qu’un écran de fumée cachant des maux structurels : une fédération perdue dans un mauvais remake de Game of Thrones, de l’incompétence à tous les échelons dirigeants, zéro vision pour l’équipe nationale… Résultat, le Maroc ne s’est plus qualifié à une Coupe du Monde depuis 1998. Résignés, les Marocains ont pris l’habitude de soutenir les autres équipes africaines lors du Mondial. Supporters par procuration.

“Nos rues étaient plus sûres”

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Début 2014, le mot tcharmil est sur toutes les lèvres : cette version marocaine d’Orange Mécanique, assure-t-on dans certains milieux, n’aurait jamais vu le jour du temps de Hassan II. Les plus véhéments regrettent même Driss Basri, qui, arguent-ils, n’aurait jamais laissé le pays sombrer dans l’insécurité. Et, souvent, ceux qui font l’éloge de l’ancien régime sont aussi ceux qui vouent les droits de l’homme aux gémonies, devenus, par une étrange contorsion de l’esprit, synonymes de laisser-aller. C’est à se demander s’ils sont nostalgiques ou amnésiques, au vu de la répression sans limites de l’époque regrettée.

Dans les années 1970 et 1980, au-delà même des années de plomb et des centaines de militants écroués ou disparus sans raison, le rapport d’un moqaddem pouvait causer de sérieux ennuis à n’importe qui, et l’expédier sans procès dans l’une des geôles du pays.

Comme dans tout État totalitaire, même ceux qui n’avaient rien à se reprocher se sentaient coupables dès qu’ils voyaient s’approcher un sécuritaire. Renouveler sa carte d’identité ou demander un document au commissariat, assurent ceux qui ont vécu cette période, relevait presque du calvaire psychologique.

On faisait marcher les sujets de Hassan II à la peur et à l’intimidation. Pleurer l’ère de la répression parce que le Maroc — comme n’importe quel pays dans le monde du XXIe siècle — connaît l’émergence de nouvelles tendances de la criminalité revient donc à régresser de plusieurs décennies.

“On avait un enseignement de qualité”

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Des classes surpeuplées, des grèves interminables, des parents qui se saignent aux quatre veines pour envoyer leurs chères têtes brunes dans des écoles privées, une énième commission pour plancher sur une nouvelle réforme du secteur… l’éducation est en crise permanente. Et dans cette mouise nationale, on entend souvent un discours nostalgique qui explique que l’école allait mieux avant, que les enseignants faisaient leur travail dans de bonnes conditions, que les élèves étaient réellement bilingues, et qu’on mangeait bien dans les cantines scolaires.

Chacun de nous a certainement eu droit à ce couplet qui regrette un âge d’or de l’école marocaine. Sauf que cela relève plutôt du fantasme, ou au moins de l’exagération. Il faut rappeler que l’enseignement était presque un luxe, non accessible à tout le monde. À l’aube de l’indépendance, 94 % des Marocains n’avaient jamais mis les pieds dans une école et seulement 1,8 % de la population avait un niveau secondaire.

Les choses n’ont pas évolué pendant de longues années, car au milieu des années 1980, les trois quarts de la population étaient analphabètes, et à peine 2,8 % de nos concitoyens avaient accédé à l’université. On comprend donc pourquoi il n’y avait pas de classes surchargées et des enseignants dépassés par les événements.

Quant aux écoles privées, notamment primaires et secondaires, elles étaient rarissimes, car l’enseignement public assurait sa mission auprès des chanceux qui y avaient accès et n’était pas encore ce grand corps malade qu’il est devenu aujourd’hui.

“On avait plus accès à la culture”

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À force de le répéter et le ressasser, c’est presque devenu une vérité incontestable : le royaume était un pays d’art, où les gens allaient au théâtre et au cinéma, achetaient des livres et chérissaient la culture. On déplore ces glorieuses années 1960 et 1970, où Oum Kalthoum et Abdelhalim Hafez animaient des concerts mythiques au Maroc, quand les fameuses Dar Chabab (maisons de jeunes) formaient de grands groupes comme Nass El Ghiwane, quand les cinéclubs abondaient et alimentaient des générations de mordus du 7e art, et aussi quand des intellectuels comme Mohamed Abed El Jabri, Abdallah Laroui ou Aziz Belal déplaçaient les foules venues assister à leurs conférences.

Bien sûr, il y a beaucoup de choses vraies dans tout ça, comme il y a une part d’illusion. Cette activité culturelle foisonnante était limitée aux grandes villes et touchait une partie de la population marocaine, aisée et instruite.

Et aujourd’hui, malgré les conditions difficiles pour la création culturelle et artistique, les choses ne sont pas pires qu’avant. La production cinématographique marocaine est plus riche et variée, malgré la disparition des salles de cinéma. Le marché de l’art se développe, et des peintres marocains arrivent même à s’exporter. Quant à la musique, elle correspond au goût de l’époque et de son évolution, et la scène musicale des dix dernières années a produit de nombreux groupes et chanteurs qui tentent d’innover et d’explorer de nouveaux horizons.

“On avait de vrais leaders politiques”

En 2012, Hamid Chabat et Driss Lachgar étaient élus à la tête de leurs partis respectifs, l’Istiqlal et l’USFP. De nombreux commentateurs avaient déploré le sort de ces deux grands partis emblématiques de l’histoire du Maroc, qui avaient choisi des dirigeants critiqués pour leur populisme et leurs méthodes.

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On évoque alors les noms des grands leaders ou brillants esprits qui ont fait la gloire de l’Istiqlal et de l’USFP, comme pour signifier la déchéance ou même la mort de ces deux formations. Les figures de Mehdi Ben Barka, Allal El Fassi, Abderrahim Bouabid, M’hammed Boucetta et d’autres ont été remémorées, pour exprimer la dégradation de l’action politique au Maroc, ou dire, plus simplement, qu’il n’y a plus de grands militants ou hommes d’État dignes de ce nom dans notre pays.

On peut difficilement donner tort aux nostalgiques lorsqu’on observe le spectacle pathétique que nous offrent désormais les partis. Sauf que la vie politique marocaine de l’époque n’était pas non plus un modèle d’excellence et de probité. Les élections étaient de véritables mascarades, où le ministère de l’Intérieur répartissait les sièges à l’avance.

Des notables, analphabètes et incultes, grossissaient les rangs du Parlement. On pouvait être un grand intellectuel, comme Abdallah Laroui, et perdre aux élections en 1977. Non, la vie politique nationale n’était pas un All-Star Game, animée par de grands hommes exemplaires et brillants, mais ce n’était pas le champ de ruines et de désolation actuel.

“Les gens étaient plus tolérants”

L’ami juif, le voisin espagnol invité à table et l’étranger de passage avec qui on partage un verre de thé. Nous avons tous entendu parler de cette époque où chacun respectait l’autre, même s’il était éloigné de la figure traditionnelle du Marocain musulman. Cette image d’Épinal a un fond de vérité, mais elle contient aussi une part de fantasme et de distorsion de l’histoire.

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Bien que le Maroc ait protégé ses juifs des lois antisémites de Vichy et de la barbarie nazie, tout n’était pas au beau fixe pour les juifs marocains. Ces derniers, et notamment les plus pauvres d’entre eux, étaient cantonnés dans des mellahs et considérés comme des sujets de seconde zone. La tradition populaire est encore pleine d’expressions et de proverbes qui stigmatisent les juifs et les chargent de vices et de défauts.

Aujourd’hui, le pays est confronté à une nouvelle réalité et à un autre type de “minorité”. Devenu une terre d’immigration, le Maroc se trouve confronté à des questions de cohabitation entre populations locales et nouveaux arrivants, notamment les Subsahariens. Une situation qui implique des rapports différents à l’égard de “l’autre”.

Avant, les “minorités”, quelles qu’elles soient, ne clivaient pas comme de nos jours : elles ne revendiquaient pas droits et respect. Elles ne semblaient donc pas menaçantes pour ceux qui ont du mal à accepter l’idée d’une population immigrée faisant sa vie au Maroc. Aucun responsable politique ou leader d’opinion n’avait de raison de souffler sur les braises de l’intolérance par démagogie, l’immigration n’étant pas d’actualité. Or, aujourd’hui, les attaques contre les Subsahariens imprègnent certains discours politiques.

“On était moins conservateurs”

“On pouvait manger en public à la fac pendant le ramadan”, témoigne un sexagénaire. “Nous portions des mini-jupes et nous pouvions aller toutes seules au cinéma”, raconte une mère de famille. Tous deux regrettent les fameuses années 1960. Une décennie où les petits arrangements avec l’islam étaient tolérés.

Un âge d’or où les femmes pouvaient investir la rue, même court-vêtues, car la mixité dans l’espace public était admise de tous. Personne à l’époque pour vous sommer de jeûner ou de cacher vos jambes. Tout cela s’effritera progressivement durant les années 1970 et 1980, décennies qui connaîtront l’essor d’un islam importé du Machreq. Cet islam au ton clairement rigoriste imprègne les mentalités marocaines qui, ouvertes jusque-là aux évolutions, vont se refermer comme une huître.

Les signes extérieurs de cette religiosité importée pullulent désormais, du voile étranger aux traditions marocaines en passant par le qamiss des salafistes. Ils ne sont pas qu’un accessoire de mode, mais la manifestation d’un conservatisme de plus en plus prégnant. Dans L’islam au quotidien, vaste enquête sur les valeurs et pratiques religieuses au Maroc publiée en 2007, on apprend ainsi que 60 % des sondés ne considèrent pas comme musulman quelqu’un qui ne fait pas le ramadan. Et ils sont 57 % à désapprouver la mixité sur les plages.

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“Les femmes étaient plus libres”

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Jeunes filles en fleur, jupes et cheveux au vent, auraient vécu libres et insouciantes sous l’ère de Hassan II et de son père. Mais les photos d’époque, souvent déterrées pour illustrer le conservatisme d’aujourd’hui et attester d’un recul notoire en termes d’ouverture et de progrès, ne font pas le poids face aux chiffres et aux lois : c’est le Maroc de Mohammed VI qui améliore le statut de la femme, met en place la Moudawana et introduit (à défaut de mettre en place) l’égalité et la parité dans sa Constitution.

“On avait plus de valeurs”

Dans le Maroc colonial, la société citadine, où ces jeunes femmes libres évoluent, ne représente que 10 % de la population. En 1952, seule une femme sur huit est salariée. La colonisation accentue la séparation entre les sexes en ville, là où les contacts intercommunautaires se multiplient. Les hommes se durcissent avec les femmes comme s’ils reportaient sur elles la responsabilité de leur malheur historique et le leur faisaient expier par un détournement de culpabilité, écrit la sociologue Hayat Zirari. Nous sommes bien loin de l’image féérique d’une gent féminine qui vivrait les évolutions positives pour les femmes sans décalage avec l’Occident.

Tous les sociologues s’accordent à considérer que les valeurs ne sont pas constantes et peuvent changer au gré des mutations que connaît la société. En plus de 50 ans, la société marocaine a subi d’importantes transformations qui ont eu des conséquences sur l’évolution des valeurs. Ainsi, les jeunes ont leur propre code de valeurs, issu des multiples mutations de la société. Un code qui ne concorde pas nécessairement avec celui des anciennes générations.

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Par le passé, il existait un référentiel de valeurs traditionnelles qui œuvrait dans les rapports interpersonnels et dans la communauté. Ce référentiel a été confronté aux facteurs de changement des modes de vie (apparition de nouveaux besoins), de la mobilité des populations (rural/urbain, pays/étranger), et aux changements des canaux de production des valeurs : l’école, les médias, les pairs, les réseaux, et de la complexification de la société contemporaine, avance la sociologue Rahma Bourqia dans son étude sur les valeurs et le changement social au Maroc.

“Les traditions appartiennent d’abord à l’histoire individuelle et collective. Aujourd’hui, elles ne sont plus ce qu’elles étaient. À la pointe de leur remise en question, il y a les jeunes. Ils appartiennent à la nouvelle génération, qui ne se reconnaît plus dans les valeurs qu’on voudrait continuer à perpétuer. C’est que les traditions peuvent véhiculer un certain nombre de normes, d’interdits et de tabous. La restriction de la liberté de parole, avec le concept de hchouma qui en fait partie, consiste à ne pas dire ce qu’on pense devant quelqu’un faisant figure d’autorité, en signe de respect”, nous expliquait, dans un entretien, le psychanalyste Jalil Bennani.

De nouvelles valeurs viennent donc s’imbriquer aux valeurs traditionnelles, créant confusion et bouleversement chez les anciennes générations. Des valeurs comme la patience, l’obéissance, le sérieux ou la parole d’honneur gardent les mêmes appellations mais changent de consistance et de sens pour mieux s’adapter à une société moderne, ouverte et mondialisée.

“Il y avait un esprit de solidarité et de famille”

L’esprit de famille et de solidarité, valeurs caractéristiques de la société traditionnelle marocaine, s’est-il érodé face à la montée en puissance des impératifs de la société moderne ? Il y a presque 20 ans, le Haut-commissariat au plan (HCP) avait publié les résultats d’une enquête nationale sur la famille faisant état de la solidité de l’attachement des Marocains à l’institution familiale et à l’environnement parental, et ce en dépit des migrations et des ruptures conjugales.

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Les configurations familiales qui se modifient et les différenciations qui apparaissent au sein même des groupes domestiques nentraînent aucunement la désintégration du lien familial, mais attestent plutôt de sa résistance, et donc de sa continuité à travers les vicissitudes du changement culturel et des mutations démographiques et sociales, avait alors décrété l’institution.

Bien sûr, un tel constat, aussi scientifique soit-il, ne reflète pas avec fidélité la situation de l’ensemble des Marocains et n’exclut pas l’existence, à l’époque, de véritables fractures familiales. Aujourd’hui, on ne peut avancer, avec pareille assurance, le même constat. Les spécialistes de la famille s’accordent à dire que les mutations démographiques ont eu un impact perceptible sur l’esprit de solidarité sociale au Maroc. Elles ont contribué, en partie, à l’érosion progressive des liens familiaux et à l’essoufflement de l’esprit de solidarité et d’entraide.

On pourrait être nostalgique de cette ancienne configuration de la famille marocaine, si toutefois on est prêt à oublier qu’elle a laissé place, en partie, à plus de liberté individuelle et d’indépendance sociale.

De quoi êtes-vous nostalgique ?

Nous avions posé la question à différentes personnalités qui avaient accepté, en 2014, de remuer leurs souvenirs.

 Noureddine Lakhmari, cinéaste

“La tolérance n’est plus ce qu’elle était”

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“Je suis nostalgique de ce Maroc qui souvre sur l’autre. J’ai grandi à Safi où musulmans, juifs et catholiques portugais habitaient ensemble, mangeaient ensemble, dansaient ensemble. Je suis aussi nostalgique des conteurs d’histoires qui passaient dans nos quartiers et nous faisaient rêver. Nostalgique surtout de ce Maroc rêveur, vrai et généreux. Aujourd’hui, on a beaucoup avancé, dans différents domaines, mais l’opportunisme, l’égoïsme et l’intolérance sont devenus monnaie courante dans notre vie de tous les jours.”

Noor, danseuse

“Nous étions heureux par manque de choix”

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“Dans le Casa de ma jeunesse, nous vivions sans craindre en permanence d’être agressés. Toutes les portes étaient ouvertes et les voisins étaient une deuxième famille. Le plaisir de recevoir et l’hospitalité ne sont plus. Aujourd’hui, il suffit de passer commande sur Internet pour organiser un dîner. Je suis une femme qui évolue avec son temps, mais je ne peux m’empêcher de me dire qu’on a beau tout avoir aujourd’hui, on a toujours l’impression qu’il nous manque quelque chose… On a tellement de choix qu’on est perdu.”

Mohamed Maradji, photographe

“Les gens sont devenus paresseux”

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“Il est très difficile de comparer différentes périodes de l’histoire du royaume. Néanmoins, je crois aux valeurs du Maroc de l’époque comme la pudeur, le respect de l’autre et le sérieux, même si les gens n’étaient pas d’une grande instruction. La chose qui m’interpelle le plus est le changement de la valeur du travail. J’avais 15 ans quand je me suis pointé devant les portes d’une usine pour chercher du boulot. C’était quelque chose de normal. Aujourd’hui, j’ai comme l’impression que les gens veulent tout et maintenant sans fournir trop d’effort et en considérant que c’est un acquis.”

Rachid Allali, animateur de télévision

“Le téléphone fixe me manque”

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“Je suis un nostalgique de ce qu’on pourrait appeler le bon vieux temps, où les gens avaient plus le temps de se rencontrer et échanger tranquillement autour d’un thé. Je trouve que le téléphone portable a beaucoup facilité la vie, mais en même temps, c’est un outil de harcèlement quotidien et d’immixtion dans la vie privée. C’est à la limite de l’abêtissement. Parfois, le téléphone fixe me manque. Je regrette également que nos enfants soient plongés tout le temps dans leurs tablettes et consoles au lieu de profiter de l’espace pour inventer des jeux.”

Najib Akesbi, économiste

“Les besoins ont augmenté”

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“Sur le plan économique, il faut relativiser. Il est évident que, objectivement, le revenu par tête du Marocain en 1960 était moins important que celui d’aujourd’hui. Cela dit, l’appréciation de ce que peut être un bon salaire reste subjective et dépend des besoins des Marocains, qui ont énormément augmenté et qui se sont même diversifiés. La globalisation a fait que nous nous obligeons, actuellement, à satisfaire un nombre illimité de besoins, ce qui n’était pas le cas auparavant. C’est ce qui conduit, en partie, à un sentiment de frustration et de nostalgie d’un Maroc où tout allait bien.”

Abdelbari Zemzmi, prédicateur

“Nos femmes sont devenues débauchées”

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“Ce qui me manque réellement le plus, ce sont les traditions et les coutumes typiquement marocaines d’antan, qui ont disparu. Autre point auquel je pense, et qui a disparu aussi, c’est la pudeur et l’estime de soi dans lesquels vivaient les femmes de notre époque. Aujourd’hui, on assiste malheureusement à des scènes de dévergondage et de débauche.”

Faouzi Chaabi, homme d’affaires

“Plus de pouvoir d’achat, moins de qualité de vie”

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“Avant c’était réellement mieux. Il y avait moins de tensions sociales, les Marocains étaient moins matérialistes. L’économie était également beaucoup plus autarcique, nous n’étions pas aussi ouverts au paysage économique international. Résultat, la globalisation a fait que la production locale se retrouve actuellement pénalisée. Sur le plan social, le pouvoir d’achat des Marocains a significativement augmenté par rapport à ce que nous avons connu dans le passé, tandis que la qualité de vie s’est, inversement, détériorée.”

Raouia, comédienne

“Majd, Afifi et Sqalli”

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“Nous avons perdu des artistes irremplaçables, à l’instar de Mohamed Majd, Mohamed Afifi et Hassan Sqalli. Plus que des gueules, ils symbolisent une autre mentalité, une génération passionnée, qui se donnait corps et âme au métier et n’acceptait pas de verser dans la banalité, quitte à ne pas avoir de quoi manger. Ils étaient habités, mettaient l’art au-dessus des considérations matérielles. Aujourd’hui, notre cinéma a perdu en qualité, mais aussi en humanité. Il n’y a plus que le fric qui compte.”

Abdelhak Rizkallah alias Mendoza, entraîneur de foot

“Les matchs de football ressemblaient à une fête”

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“Il est vrai que le Maroc a énormément avancé en termes d’infrastructures, de libertés individuelles et de statut de la femme, qui est devenue l’égale de l’homme dans plusieurs domaines. Ce qui me manque en revanche, c’est le bouillonnement culturel de l’époque où nous partions en costume-cravate au théâtre et au cinéma. Les jeunes s’intéressaient plus à la politique et leur projet de société était plus mûr. Même les matchs de football ressemblaient à une fête, réunissant petits et grands. Nous sommes passés d’une société avec un SMIG de 300 dirhams à une autre où il vaut 2 500 dirhams sans grande satisfaction au bout du compte.”

Noureddine Ayouch, publicitaire

“L’engouement pour le théâtre a disparu”

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“Il y a beaucoup de jolies choses qui ont disparu du Maroc et que je regrette énormément. Parmi ces choses, il y a l’amour du théâtre et l’engouement pour cet art. Quand j’étais enfant à Fès, il y avait beaucoup de troupes et on jouait des pièces partout. J’ai d’ailleurs envisagé de devenir acteur grâce à cet environnement culturel. Il fut un temps où on faisait la queue au théâtre pour voir jouer Tayeb Seddiki par exemple, ou d’autres artistes marocains. Hélas, tout ça a disparu.”

Omar Salim, animateur radio

“Casa n’est plus Casa”

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“Casablanca a tellement changé. Je crois même qu’elle a perdu son âme. Je me rappelle encore des années 1970, où les artères et les boulevards étaient d’une propreté impeccable. Les dames, élégantes et raffinées, se promenaient tranquillement dans les rues, un vison sur les épaules. Aujourd’hui, Casa grandit trop vite. Les élus locaux n’ont pas fait du bon travail, et la coexistence entre les gens est difficile. On ne ressent plus que de l’animosité et de l’agressivité. Il y a une scission entre les classes sociales, un trop grand écart de richesses, et cela est extrêmement dangereux.”

Atik Benchiguer, animateur télé

“Mais où est passée la classe moyenne ?”

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“Au-delà du sentiment de sécurité et de certaines valeurs perdues, ce que je regrette le plus, du Maroc de ma jeunesse, c’est la disparition d’une classe moyenne. À l’époque, être professeur, ingénieur ou avocat permettait de vivre décemment. Aujourd’hui, ces métiers-là sont dévalués, et ceux qui les portent mal payés. La mendicité, la corruption et la délinquance résultent de cette classe moyenne démolie : il y a de plus en plus de richesse chez les riches, et de moins en moins d’argent chez les pauvres.”

Hamid Chabat, ex-leader de l’Istiqlal

“Ma vie privée me manque”

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“Je regrette de ne plus avoir ma liberté personnelle. Quand on devient une personnalité publique, on doit faire attention à ses dires et gestes. Je n’ai même plus la liberté, comme chaque citoyen, de m’attabler à une terrasse de café. Être au sein des institutions, c’est être prisonnier en quelque sorte. Mais ce n’est pas tout. Les contraintes dont je parle finissent par se répercuter sur la vie familiale et il faut faire preuve de génie pour pouvoir réserver du temps aux siens. Évidemment, c’est le prix à payer pour le choix qu’on a fait et cela vaut le coup de toutes les manières.”

Lino Bacco, journaliste sportif

“C’était la Californie”

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“À notre époque, l’été commençait déjà au mois de mai. Aujourd’hui, même le climat a changé. Casablanca était plus cosmopolite et les gens venaient de Paris pour passer le week-end ici, et pas le contraire. Nous avons connu le festival Mawazine avant l’heure, puisque les arènes de la ville accueillaient des stars mondiales comme Ray Charles ou The Platters, sans oublier les stars de la chanson française. Les cinémas et les théâtres ne désemplissaient pas et les gens sortaient le soir en toute sécurité. Mon père m’a toujours dit, avec son accent sicilien : ‘Mon fils, l’Amérique c’est ici’.”

Nabila Mounib, secrétaire générale du PSU

“Ce qui nous manquait avant manque encore aujourd’hui”

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“Il n’y a rien à regretter de l’époque passée. D’un point de vue socioéconomique, nous avons évidemment progressé. Pour le reste, tout reste encore à faire. Il nous manque toujours la liberté, le pluralisme politique et une vraie démocratie. On enjolive notre système et notre pays, on décrédibilise les responsables politiques, mais nous ne faisons que stagner. À la veille de l’indépendance du Maroc, nous avions une élite politique formidable, et nous n’avons pas su la préserver.”

Abdelaziz Aftati, député PJD

“Où sont passés les leaders ?”

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“Malgré une certaine démocratisation du régime, la transition n’est pas totalement réussie et nous avons encore de nombreux problèmes. À l’époque de la résistance et de la lutte contre le colonialisme français, il y avait une élite marocaine sincère, engagée et porteuse d’idéaux. Allal El Fassi, Ali Yata, Abderrahim Bouabid, Abdallah Ibrahim ou encore Mehdi Ben Barka sont autant de leaders charismatiques qui ont lutté pour le changement. Aujourd’hui, ils nous manquent terriblement.”

Ilyass El Omary, ex-leader du PAM

“Où sont les traditions ?”

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“Nous avons perdu la culture de la gestion des différences à tous les niveaux : politique, économique, social et culturel. Le débat et le respect mutuel ont cédé la place à l’anathème, aux insultes et cela n’a rien à voir avec la nature, les traditions et l’histoire du Maroc. Parfois, je me dis qu’heureusement que nous n’avons pas d’armes qui circulent comme en Irak, sinon les balles auraient remplacé les mots. Les gens oublient surtout qu’aucune position n’est définitivement figée. L’opposant d’aujourd’hui pourra devenir celui qui gouverne demain et vice-versa.”

Abdelaziz Stati, chanteur

“Les légumes ne sont plus si bons”

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“Il y a des valeurs d’antan que je m’efforce de maintenir, à mon échelle : le respect des aînés, par exemple. À mon âge, même si j’ai moi-même des enfants, il suffit que mes parents m’ordonnent quelque chose pour que je m’exécute. Il y a aussi des choses qui disparaissent, pour lesquelles je ne peux rien et que je regrette profondément. En vrac : les chikhate, qui n’ont plus personne à qui léguer leur savoir, les fours traditionnels à la campagne, et même… les fruits de saison ! Désormais, on trouve des melons et des pastèques à n’importe quelle période de l’année. Ça a beau être bon, mais c’est bourré de produits chimiques.”

Fouad Abdelmoumni, militant associatif

“L’histoire magnifiée, chimère contre-productive”

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“Je suis émerveillé de tout ce que savent et font les enfants et les jeunes des générations montantes, et ça me fait mal de les voir découragés par ce que leur racontent les “vieux” sur les régressions dont ils seraient les produits et les porteurs. Je préfère de loin le monde que nous sommes en train de construire, dynamique, ouvert, citoyen, éduqué, égalitaire, ouvert sur le progrès, l’équité et les droits… à celui dont nous héritons, atone, fermé, patriarcal, ultra-stratifié, où nos grands-mères étaient promises dans les langes, mariées avant la puberté et grands-mères à 26 ans… Évidemment, j’ai la nostalgie de ma jeunesse, de mes beaux moments consommés. Mais je trouve que le discours mensonger sur une histoire magnifiée n’est rien d’autre qu’une chimère contre-productive.”

Mohamed Ziane, avocat et ancien ministre

“Je regrette Hassan II”

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“Je regrette de m’être lancé en politique, d’avoir été ministre et d’avoir créé un parti. Je ne savais pas que tous les sacrifices et les efforts consentis allaient nous mener à l’état qu’on vit aujourd’hui. Après toutes ces décennies, on se retrouve avec un Maroc dirigé par une bande d’analphabètes et de corrupteurs. C’est le règne de la médiocrité et de l’immoralité. En politique, il faut toujours un minimum d’intégrité morale. Par contre, entrer en politique m’a permis de côtoyer Hassan II, un grand et brillant homme.”

Archives

Ce dossier a été initialement publié dans le magazine TelQuel n°631-632 du 1er août 2014.

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