Du VIIIe au IXe siècle, un courant humaniste et subversif a émergé au sein du monde musulman. Une période marquée par une grande liberté de pensée, d’expression, mais aussi de mœurs. 1 200 ans plus tard, le monde musulman n’a pas encore retrouvé cette audace intellectuelle et culturelle.

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Ce dossier a été initialement publié dans le magazine TelQuel n°655 du 6 février 2015.

Jabir Ibn Hayan, Ibn Al Moqafaâ et Al Razi, trois noms qui sont familiers à des générations d’étudiants, de lettrés, de passionnés d’histoire et de culture islamiques, ou même de simples usagers des services publics au Maroc. Des établissements scolaires, des hôpitaux, et des rues portent leur nom et célèbrent leur génie.

Le premier, Jabir Ibn Hayan (721-815), est considéré comme un grand nom de l’histoire de l’alchimie et l’auteur d’une œuvre scientifique imposante. Quant à Ibn Al Moqafaâ (720-756), styliste hors pair de la langue arabe, ses livres, et notamment Kalila wa Dimna (traduction du recueil de contes Pañchatantra), sont lus et commentés depuis des lustres dans les écoles publiques du royaume. Enfin, Abou Bakr Al Razi (865-925) est un médecin et homme de science qui a révolutionné la pratique médicale en son temps, et ses découvertes dans ce domaine sont fondamentales.

Pour ces penseurs, le pouvoir de la raison est au-dessus de tout

Mais au-delà du talent de ces personnages et de leur production intellectuelle et scientifique, ce qui les rassemble est tout autre chose : leur esprit critique et leur refus de se soumettre aux dogmes et à la superstition. Pour eux, le pouvoir de la raison est au-dessus de tout. L’homme est doté de la faculté de penser, de réfléchir, de se sublimer et d’atteindre la perfection, et il doit s’en servir.

Ils appartiennent à une catégorie de penseurs et de philosophes, apparus pendant une période de l’histoire de la civilisation musulmane, que l’on peut considérer comme l’équivalent des Lumières en Europe. Une période qui s’étend du VIIIe au IXe siècle, où cette civilisation a atteint un âge d’or et une maturité jamais retrouvée. 1 200 ans plus tard, le monde arabo-musulman n’est pas encore parvenu à connaître et à vivre autant d’audace dans les idées, de courage dans les positions et de profondeur dans les débats.

Tout a été soumis au crible de la critique, de l’examen et de la remise en cause, y compris la foi et ses fondements. Ces esprits libres et rigoureux ont affronté le poids de la majorité et l’hostilité des oulémas traditionnels, sans plier ni désespérer. Ce qui est étonnant, c’est de constater que malgré le caractère subversif de leur pensée, le pouvoir politique en place leur laissait une marge considérable de liberté, pour s’exprimer et débattre de tout. Une tradition qui s’est perdue au fil des siècles et à laquelle ont succédé la censure et la peur.

Une période particulière

Sous le califat des Abbassides, et notamment à la fin du VIIIe siècle, l’empire musulman s’étendait sur un vaste territoire, qui allait de l’Algérie jusqu’à l’Afghanistan. Une myriade d’ethnies coexistaient au sein de cet empire, où l’islam était la religion dominante et l’arabe représentait la langue du pouvoir et de la connaissance.

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Chaque peuple qui s’intégrait à cet empire apportait son propre lot de culture et de tradition pour construire la grande mosaïque qu’était la civilisation islamique de l’époque. Ces nouveaux apports ont ouvert la voie à de nouveaux horizons. On a assisté alors à l’introduction de la philosophie grecque, de la spiritualité hindoue et de la mystique perse.

Malgré le poids de l’islam, les populations annexées au nouvel empire n’ont ni oublié ni renié leur héritage spirituel. C’est ainsi qu’au sein des régions persanes, situées au cœur de l’empire abbasside, survivaient des croyances et des philosophies anciennes, qui n’ont pas disparu. Parmi ces traditions spirituelles qui ont survécu figurent le manichéisme et le mazdakisme.

Au sein des régions persanes, au cœur de l’empire abbasside, survivaient des croyances et des philosophies anciennes, qui n’ont pas disparu, comme le manichéisme et le mazdakisme

Ce dernier, fortement présent dans le monde persan, insistait sur la responsabilité de chaque individu à répandre le bien et “la lumière” autour de lui, à s’affirmer dans son monde à travers une conduite morale irréprochable et à ne pas porter préjudice à autrui. Des penseurs et intellectuels musulmans, comme Al Razi ou Ibn Al Mokafaâ, trouveront dans ce courant spirituel ainsi que dans la philosophie grecque une source d’inspiration pour mener leur réflexion et s’affirmer comme des esprits libres et révoltés de leur temps.

Les mots d’ordre de cette pensée sont supériorité de la raison, critique du dogmatisme et valorisation de l’éthique personnelle et humaine. Cette pensée a été combattue par l’orthodoxie musulmane qui y voyait une hérésie qui menace la société et porte atteinte à la foi.

Éloge de la raison

Pour un scientifique et libre-penseur comme Jabir Ibn Hayan, l’humanité est destinée à progresser vers un avenir meilleur. Selon cette vision, le savoir et l’usage de la raison permettent à l’être humain de se perfectionner et de s’améliorer. Une vision optimiste qui croit au progrès et à la capacité d’excellence chez l’être humain. Sauf que cette vision s’oppose à une idée largement répandue dans l’islam sunnite qui veut que le passé soit toujours meilleur.

Le salafisme est l’incarnation de cette conception dominante qui estime que le salut du musulman ne peut être assuré qu’en reproduisant fidèlement la tradition. Le mot Salaf désigne à la fois une communauté d’ancêtres que le musulman doit imiter, mais également un événement qui a eu lieu dans le passé. Pour un esprit critique comme Al Razi, les choses sont complètement différentes. Le médecin et philosophe juge que la perfection est l’avenir de l’être humain, qui doit regarder vers l’horizon et le scruter au lieu de se retourner vers le passé et le regretter.

“Si je suis arrivé à ce stade, c’est parce que je me suis consacré à l’étude et au travail. Chacun peut y arriver à condition d’y mettre autant de temps et de volonté” – Abou Bakr Al Razi, figure de la médecine.

À partir de son expérience scientifique, où la connaissance se développe avec le cumul et la confrontation des idées, Abou Bakr Al Razi estime que le savoir et la raison sont les seuls moyens pour avancer et créer un monde meilleur. Pour lui, toute vérité est imparfaite et doit être constamment réajustée et complétée. Il croit fortement en la capacité de chaque individu ordinaire à devenir un être d’exception, à travers l’acharnement au travail et la quête permanente de la perfection.

À un contradicteur lui faisant remarquer qu’il était un médecin de génie et qu’il n’est pas donné à tout le monde de l’égaler dans ce domaine, Al Razi a répondu : “Sache que mon cas n’est pas une exception. Si je suis arrivé à ce stade, c’est parce que je me suis consacré à l’étude et au travail. Chacun peut y arriver à condition d’y mettre autant de temps et de volonté.”

D’après Al Razi, les hommes n’ont pas besoin de guides spirituels, puisque la raison permet de distinguer le bien et le mal et d’accéder à Dieu sans passer par des intermédiaires

Cette quête de l’excellence permet aux individus de se passer et de s’émanciper de la tutelle des imams, des mentors et même des prophètes. D’après Al Razi, les hommes n’ont pas besoin de guides spirituels, puisque la raison permet de distinguer le bien et le mal, gérer ses affaires sans porter préjudice à autrui et accéder à Dieu sans passer par des intermédiaires. Selon une conception égalitaire, le célèbre médecin affirme que tous les hommes naissent avec les mêmes aptitudes intellectuelles et morales, et il leur appartient de les développer pour ne pas subir l’ascendant de mentors dans la vie.

On retrouve cette conviction intime sur la puissance de la raison et son rôle chez Ibn Al Rawandi, philosophe subversif et iconoclaste. Pour ce dernier, la faculté de réfléchir est un don qui permet même de juger ce qui mérite d’être retenu dans une religion et ce qui en doit être rejeté. La raison devient donc le critère ultime, la pierre de touche et la ligne de démarcation entre la foi et la superstition. “La raison permet de distinguer le bien du mal. Si un prophète vient pour confirmer l’utilité de cette raison, son message sera valable. Mais s’il rapporte des choses qui contredisent cette même raison, nous ne reconnaîtrons pas sa prophétie”, écrit Ibn Al Rawandi dans l’un des rares textes qui lui sont attribués.

Il va même jusqu’à critiquer et nier l’existence des miracles, car la raison ne peut pas les valider. Il dirige aussi ses critiques aux aspects rituels de la religion, comme le pèlerinage, qui présentent pour lui des côtés irrationnels et magiques. Une position qui lui a valu l’hostilité d’une grande partie des oulémas et théologiens de son époque. D’ailleurs, les livres d’Ibn Al Rawandi sont rares et on ne connaît ce qu’il reste de sa pensée qu’à travers les écrits de ses contradicteurs.

Cette supériorité de la raison est présente aussi chez Ibn Al Moqafaâ, qui l’oppose souvent à la foi. Dans un passage de son célèbre livre Kalila wa Dimna, il rapporte l’histoire d’un jeune homme, issu d’une riche famille, qui essaye de trouver son salut dans la religion, mais s’en détourne en voyant les comportements irrationnels et fanatiques des croyants.

Abou Al Alaa Al Maâri, autre grand nom des lettres arabes, abonde dans le même sens dans sa poésie, mais en adressant ses critiques aux oulémas et au conformisme religieux de ses contemporains. Une position qu’on retrouve chez tous les libres-penseurs de l’islam dont le vrai ennemi était la tartufferie et le poids de l’institution religieuse officielle.

La poésie devient le terrain de l’affirmation de la liberté de pensée.

Éthique personnelle

Pour ce courant de pensée, l’homme est au centre du monde et de la société. Il est la mesure de toute éthique qui ne peut émaner que de lui. Selon cet esprit humaniste, les règles morales doivent être “terrestres”, et prendre en considération la nature des individus et leurs besoins réels. Déroger à cette règle ne peut produire que des êtres en décalage avec leur monde et étrangers à eux-mêmes.

La poursuite du plaisir, le refus de toute discipline excessive et la célébration de la vie sont les manifestations d’une éthique individuelle promue par cette tendance intellectuelle et artistique. Une attitude exprimée notamment à travers la poésie, devenue le terrain d’affirmation d’une liberté qui se préoccupe peu des convenances collectives.

Des noms comme Bachar Ibn Bord, Abou Nouass ou Abou Al Atahiya ont été les porte-étendard d’une tendance artistique audacieuse. Ils prolongeaient dans la poésie des idées philosophiques critiques à l’égard de la superstition et du fanatisme. Leurs textes ont fait scandale à l’époque, mais leur liberté de ton fait énormément défaut de nos jours.

Mœurs : amours libres

Pendant les VIIIe et IXe siècles, qui correspondent à l’apogée de la civilisation musulmane, où l’on assistait à l’émergence d’une pensée libre et subversive, la société arabo-musulmane connaissait également une autre forme de liberté, celle des mœurs et des corps. Une véritable culture hédoniste prenait place et s’enracinait dans les grandes villes de l’empire abbasside. Le culte du plaisir était célébré et acclamé par les poètes et les hommes de lettres.

Ainsi, l’historien et auteur Abou Faraj Al Asphahani (897-967) a écrit des milliers de pages sur la poésie et la musique, mais aussi sur les maisons closes et les tavernes en terre d’islam. Ses deux livres, Kitab Al Aghani (Le livre des chants) et Kitab Al Qiyan (Le livre des chanteuses), regorgent d’anecdotes et de récits qui nous renseignent sur la libéralité des mœurs à cette époque. Les sujets qui nous semblent actuellement des tabous étaient abordés allégrement par les érudits et les écrivains de ce temps. Le célèbre Al Jahid a consacré, par exemple, un livre à l’homosexualité où deux hommes débattent de leurs préférences sexuelles. Dans ce petit ouvrage, Kitab al ghilmane wa al jawari (Le livre des éphèbes et des courtisanes), les deux hommes, arguments parfois religieux à l’appui, y expliquent les avantages comparatifs de l’homosexualité et de l’hétérosexualité.

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