La France dépose le sultan Ben Youssef le 20 août 1953 car le souverain défend l’indépendance du Maroc. Nous vous racontons les détails de cet événement majeur grâce à des archives inédites du protectorat.

Archives

Ce dossier a été initialement publié dans le magazine TelQuel n°814 du 1er juin 2018.

L’historien Guillaume Denglos, auteur de Juin Le maréchal africain (Ed.Belin), a compulsé les archives françaises du protectorat pour dresser le portrait de ce militaire qui a joué le rôle principal dans la déposition du sultan Ben Youssef, futur Mohammed V. Au fil des pages, ces documents inédits dévoilent les dessous de la mise à l’écart du souverain, confirment dans le détail la responsabilité du Résident général Alphonse Juin et décrivent précisément l’attitude du sultan se rapprochant des nationalistes pour mettre fin au protectorat. En voici le récit.

Ben Youssef, un choix français

Le sultan Moulay Youssef meurt le 17 novembre 1927. Le lendemain, son fils Sidi Mohammed Ben Youssef monte sur le trône à l’âge de dix-sept ans. Cette intronisation est le résultat d’une lutte d’influence menée pendant la maladie du sultan entre responsables du protectorat, chacun ayant ses alliés dans le sérail de Moulay Youssef. L’aîné des trois fils du sultan, Driss, est soutenu par le général Mougin, chef du cabinet militaire du Résident général Théodore Steeg. Le deuxième fils, Hassan, a la préférence du chef du protocole, Kaddour Benghabrit, et du chambellan Thami Ababou.

Mohammed, le cadet, a la faveur du Grand vizir El Mokri, de son précepteur Si Mammeri, et du conseiller du gouvernement chérifien. Le soutien le plus influent de Mohammed reste cependant le délégué à la Résidence, Urbain Blanc, numéro 2 du protectorat. El Mokri et lui “sont les artisans réels de l’avènement du dernier fils”, écrit Guillaume Denglos. Dans une lettre du 27 juin, c’est d’ailleurs le délégué à la Résidence qui justifie auprès du ministre des Affaires étrangères français le choix de Mohammed Ben Youssef, qu’il appelle de son surnom Hammada :

En conscience, me basant sur les appréciations de Si Mammeri, toujours fidèle à la France et sur les appréciations de Mokri [le Grand Vizir], je crois que Hammada le troisième est le plus digne. Et d’ailleurs s’il n’en était pas ainsi croyez-vous que Kaddour [Ben Ghabrit] intimement lié au hajib (le grand chambellan), ne présenterait pas un autre candidat comme celui de Mammeri, dont il est jaloux ? S’il garde le silence vis-à-vis de vous et moi, c’est qu’il n’a personne de plus digne et que son candidat, s’il en a un, ne serait que l’expression d’une coterie et d’intérêts privés d’influence politique. Voila très franchement mon sentiment.

Urbain Blanc, délégué à la Résidence
À 17 ans à peine, Ben Youssef monte sur le trône alaouite grâce au soutien des dignitaires du sérail comme le Grand vizir El Mokri. ©DR

Le maillon faible

Les autorités françaises préfèrent le benjamin Mohammed car elles jugent qu’il sera facile à contrôler. Décrit comme peu aimé de son père, il est soutenu par un allié de la France, Mammeri, et a un caractère moins affirmé que ses frères aînés. Moulay Driss en tête, dont la santé mentale fait craindre le pire à la Résidence générale qui, en juin 1927, met en garde le Quai d’Orsay si le choix se portait sur lui :

Que Mammeri parle pour son poulain (Mohammed Ben Youssef, ndlr), très bien ; mais d’après les conversations des notables, c’est vraiment lui qui leur paraît le meilleur. Tout le monde me l’affirme et le Premier ministre [El Mokri] lui-même est à fond pour lui. Il a deux ans de moins que son aîné et quarante jours de moins que le second. Tout le monde musulman a été au courant des crises de démence que l’aîné (Moulay Driss) a subies et dont l’une a duré deux mois. On peut être certain, étant donné les précédents, qu’une fois nommé, les masses ignorantes arabophones ou berbères se passionneraient pour lui, surtout s’ils le savaient faible d’esprit et pas libre […] Et puis cette tare intellectuelle n’en ferait-elle pas une proie pour nos ennemis et pour les mauvais conseillers ? […] Sa faiblesse d’intelligence prendrait alors pour les foules une valeur mystique puisque les marabouts simulent des tares nerveuses à l’instar du Prophète qui était épileptique. Et nous pourrions avoir un sultan insurrectionnel, quelque part, dans la montagne, au Maroc.

Le sultan échappe à ses créateurs

Placé sur le trône car il était supposé ne pas faire de vagues, le sultan Mohammed Ben Youssef s’émancipe peu à peu des autorités françaises en se rapprochant des nationalistes de l’Istiqlal.

Discours de bienvenue du sultan Sidi Mohammed au nouveau Résident général Juin dans la salle du trône du palais de Rabat, le 28 mai 1947.

Le 10 avril 1947 à Tanger, il prononce son fameux discours où il affirme que le “Maroc désire ardemment acquérir ses droits entiers”. Après cette première rupture tangible avec Paris, le sultan refuse de signer plusieurs projets de réforme ayant pour but de “démocratiser progressivement le régime”. Ben Youssef et les nationalistes n’y voient que de la poudre aux yeux vendue sous couvert de démocratisation. En France, l’attitude du sultan est analysée en Conseil des ministres, qui en appelle à une mesure spectaculaire pour montrer au sultan la fermeté du gouvernement français :

Le sultan, qui est grand politique, comprendra et il faut qu’il sache qu’il peut être déposé par la France. […] Le sultan ne veut pas de réforme démocratique. Le problème du Maroc est plus grave ; il y a là-bas un État médiéval non seulement consolidé mais étendu. En face de nous un sultan qui a la prétention la plus certaine à la théocratie. Il a des ambitions, il croit avoir trouvé des alliés : la Ligue arabe et les États-Unis. Il ne veut pas la démocratie ni sous forme municipale, ni sous forme parlementaire et est hostile à notre présence. Il n’est pas douteux que les services secrets y circulent et que le capitalisme américain y agit.

Juin-Ben Youssef : y’a d’la haine dans l’air

En mai 1947, le général Juin, choisi pour remettre de l’ordre dans la maison, est nommé Résident général afin de ramener le sultan Ben Youssef à des sentiments plus amènes vis-à-vis de la France. Quelques mois plus tard, en septembre 1947, exaspéré par l’attitude hostile de Ben Youssef, Juin se plaint du sultan dans un courrier au ministre des Affaires étrangères, Georges Bidault, où il dresse un portrait à charge du sultan :

Le général Juin, résident général de France : “Passée l’amabilité la plus enveloppante, le sultan cherche à nous endormir et à gagner du temps […]. Ses attitudes diverses ne doivent pas nous cacher son obstination profonde.”

Séducteur né, dialecticien, fourbe et retors, il trompe les Européens qu’il [le sultan] reçoit sur ses véritables intentions ; il pose à l’incompris et mène son jeu avec une extrême souplesse. Passée l’amabilité la plus enveloppante, il cherche à nous endormir et à gagner du temps […]. Pris tour à tour entre la peur et l’ambition, entre son imagination et les incertitudes de la conjoncture, le sultan prend des attitudes diverses qui ne doivent pas nous cacher son obstination profonde. Un tel déséquilibre peut faire craindre d’un jour à l’autre l’adoption d’une solution extrême dans laquelle se jetterait Sa Majesté et où elle chercherait par un appel à l’émeute et à la provocation le renouvellement des incidents de janvier 1944. Cette dernière hypothèse ne doit pas être écartée : l’esprit tortueux, le goût de la dissimulation qui caractérisent les attitudes de Sidi Mohammed et qu’on ne peut que rapprocher des troubles inquiétants dont souffrent plusieurs membres de la famille impériale donne (sic) à penser que la raison ne conduira pas toujours Sa Majesté.

Le sultan noie le poisson

La fermeté du Résident général Juin se révèle vaine. Le sultan Ben Youssef enraye la machine du protectorat en usant d’arguties juridiques pour ne pas signer les réformes élaborées dans les bureaux de la Résidence générale. Des méthodes qui agacent les autorités françaises et qu’elles ont fort bien décryptées, comme le montre ce document d’archives de 1948 intitulé “Positions du sultan à l’égard des réformes” :

Désormais les projets de réformes présentés au Sultan suivent une filière invariable : transmis à une “commission Makhzen” dont les membres sont soigneusement sélectionnés, ils donnent naissance à une ou plusieurs “notes d’observation” d’inspiration constamment critique, derrière lesquelles le sultan s’abrite pour éviter d’avoir à prendre personnellement parti. Tantôt les réformes font trop bon marché de la souveraineté chérifienne et de la “personnalité” de l’État marocain (cas du projet de réforme municipale), ou elles attribuent un rôle trop important aux fonctionnaires français, seuls capables pourtant de les mettre sérieusement en œuvre (réforme de l’état civil), tantôt la réalisation du projet est subordonnée à celles d’autres réformes plus vastes.

Le sultan en compagnie (de g. à. d) du président du Conseil, René Pleven, et du premier président de la IVe République, Vincent Auriol, en octobre 1950 à Paris. Lors de cette visite officielle, Il s’est plaint auprès d’eux des dérives administratives du Résident général Juin. ©AFP

Calomnier pour diviser

Fin décembre 1947, un mystérieux “Comité du progrès” diffuse trois tracts en arabe injuriant le sultan et sa famille. Sidi Mohammed y est désigné comme le fils illégitime et “impur” de Moulay Youssef et d’une esclave, propriété d’un commerçant espagnol de Fès. Le sultan est accusé d’enlever des femmes “pour les grouper au sein de son palais et faire de ce dernier un centre de libertinage et de débauche”. À l’origine de ces tracts, la Résidence générale veut mettre en doute la légitimité dynastique du sultan afin de “rendre concevable l’idée de sa déposition dans l’opinion musulmane”, souligne Guillaume Denglos. Un des tracts se conclut d’ailleurs par un appel à la révolte :

Son portrait [du sultan], que l’on peut voir de nos jours, affiché dans les cafés et les cabarets les plus abjects sert à stimuler les désirs des ivrognes […]. Peuple marocain, secoue ta léthargie, pendant que tous les peuples se préoccupent de résoudre les problèmes nés de la guerre, le Roi du Maroc qui prétend diriger le mouvement de rénovation, se complaît, à longueur de journée, dans la débauche et le libertinage aussi bien à Ifrane qu’à Casablanca, ayant comme partenaire sa nouvelle maîtresse, la fille de Moulay Abdelaziz (oncle de Mohammed Ben Youssef, ndlr). Pendant que la Nation ronfle plongée dans la léthargie, le sultan qui veut passer pour vertueux, spolie les fortunes des différentes classes de la société dans le but d’édifier jardins et palais, se souciant guère des intérêts les plus élémentaires de son peuple auquel il s’adresse, à souventes [sic] occasions, des discours enflammés que rédigent [sic] un groupe de bandits de son entourage.

Le Glaoui et le sultan, je t’aime moi non plus

Durant la période de crise croissante entre le Palais et la Résidence générale au milieu des années 1940, le pacha El Glaoui apporte plus que jamais son soutien aux Français qui sont à l’origine de sa puissance. El Glaoui a des méthodes féodales traitant les habitants tels des serfs, notent les services de renseignements du protectorat. “On tente d’atténuer […] dans une certaine mesure ces excès”, souligne le capitaine Paul Schoen, agent des services de surveillance de la Résidence le mieux informé sur le pacha. Alliance oblige.

Les autorités du protectorat ont besoin d’El Glaoui pour contenir les velléités indépendantistes du sultan. Ben Youssef, pour marquer ses distances avec El Glaoui, use du protocole pour infliger des blessures d’amour propre au pacha, qui y est très sensible, notent les services de renseignement du protectorat. Un bulletin des renseignements spéciaux du 11 novembre 1946 relève ainsi que :

Le Pacha [était] très mécontent de l’attitude que le Souverain aurait adoptée à son égard. Il reprocherait au sultan de l’avoir fait attendre quatre jours avant de lui accorder une audience au cours de laquelle il aurait entendu des paroles désobligeantes. Selon le pacha, cette attitude est la résultante des intrigues menées par les nationalistes pendant son absence du Maroc. Ainsi, le chef indigène est-il déterminé à mener une lutte ouverte contre le parti de l’Istiqlal auquel il a donné un dernier avertissement dès son arrivée à Marrakech.

Le Glaoui menace le sultan de dissidence

Le pacha El Glaoui et le Résident général Juin, le 12 juin 1952. Ils ont travaillé main dans la main pour mettre à l’écart le sultan. ©AFP

La tension entre Ben Youssef et le Glaoui, qui va en s’accentuant, connaît un pic le 21 décembre 1950. Le Résident général Juin rapporte au Quai d’Orsay l’échange musclé entre le sultan et le pacha venu apporter son salut au souverain dans son palais de Rabat :

Sa visite est cependant loin d’être une simple courtoisie puisqu’il en profite pour mettre en garde le sultan sur ses liens avec les partis nationalistes quirisquent de provoquer une division grave au sein du peuple marocain’ […]. Les chefs traditionnels et les tribus, dont ils assurent le commandement, n’entendent pas suivre la ligne tracée par le “Parti”.”

Réponse de Ben Youssef : “L’Istiqlal représente un élément d’avenir appelé à se substituer aux pachas et aux caïds actuels, et qu’il est dès lors normal qu’il s’entoure de leurs conseils et tienne compte de leurs aspirations.

Le ton monte entre le sultan et El Glaoui qui menace d’entrer en dissidence : “Le pacha a répondu que […] le travail de sape auquel se livraient quelques agitateurs professionnels, en se prévalant du soutien du Palais, ne saurait être toléré plus longtemps sur le territoire relevant de son commandement, précisant ques’il était rallié volontiers à un drapeau sultanien, il n’entendait pas pour autant se rallier au drapeau islamo-communiste de la révolte qu’agitent actuellement certains éléments extrémistes dans les fractions plus reculées de l’Empire.

Après l’entrevue avec le sultan, le pacha informe Juin de la rupture définitive avec le Palais : “Il saurait désormais faire affirmer par ses propres moyens les pouvoirs qu’il détient de ses tribus et de [la Résidence] et non du sceau de Sa Majesté.” El Glaoui refusera au cours des mois qui suivent d’avoir le moindre contact avec le souverain et sa famille. Il souhaite des mesures d’épuration et le rejet de Moulay El Hassan en tant qu’héritier du trône, rapporte un responsable majeur du protectorat, Philippe Boniface, après une rencontre avec le pacha le 26 février 1951.

Juin veut la peau du sultan

À l’ombre du sérail, au palais de Rabat, le sultan mène un bras de fer avec le Résident général Juin auquel il ne veut pas céder. À partir de janvier 1951, Le souverain refuse de signer tous les dahirs que lui soumet Juin. Ce blocage “institutionnel”, appelé la “grève du sceau”, confirme le Résident général dans son opinion : la seule solution est de déposer le sultan ou le forcer à abdiquer.

L’idée est déjà bien répandue parmi les responsables du protectorat, qui travaillent à sa réalisation sans informer le gouvernement français de tous leurs agissements pour arriver à leurs fins. La recette miracle est exposée par Juin au ministre des Affaires étrangères, Robert Schuman, dès le 12 septembre 1950. Le Résident général se veut prophétique:

Le général Juin, Résident général de France » : “Un acte d’abdication : voilà qui compléterait singulièrement l’analogie frappante que ce sultan offre avec le comportement de son oncle Moulay Hafid.”

Un acte d’abdication : voilà qui compléterait singulièrement l’analogie frappante que ce sultan offre avec le comportement de son oncle Moulay Hafid ; même orgueil, même cupidité, même méthode d’obstruction. Dans ma dépêche n° 33/C du 21 janvier 1950, j’écrivais déjà à Votre Excellence :Je pourrai aujourd’hui recopier à votre intention et sans rien y changer les rapports que le général Lyautey adressait au gouvernement en 1912, pour démontrer la nécessité d’éliminer Moulay Hafid.” […] J’ai cru néanmoins devoir le souligner pour ne pas écarter l’hypothèse des extravagances auxquelles un état d’âme religieux conduit parfois l’Oriental […]. Un vif ressentiment se fait jour aujourd’hui parmi les grands feudataires et chefs marocains de l’intérieur, choqués par l’avidité du souverain et de des façons discourtoises à leur égard […]. Jamais peut-être l’intangibilité de la dynastie alaouite n’a été aussi fortement mise en doute par la population marocaine.

Mehdi Ben Barka et Mohamed El Yazidi avaient un dossier de surveillance conséquent, constitué par les services de renseignement du protectorat. ©DR

Ben Youssef sommé de couper avec l’Istiqlal

Alors que la grève du sceau entamée par le sultan dure, le Résident général Juin fait tout pour fracturer l’alliance entre le sultan et l’Istiqlal, dont plusieurs leaders sont surveillés de près depuis les années 1930 : “Dans la série des ‘dossiers nominatifs’ de la direction de l’Intérieur du protectorat, il y a plusieurs cartons sur Allal El Fassi qui concentre tous les rapports de police sur lui de 1933 au début de l’indépendance. On retrouve également beaucoup de documents sur Mohamed Hassan Ouazzani, Ahmed Balafrej et Omar Ben Abdeljalil”, explique l’historien Guillaume Denglos. Le 26 janvier 1951, au palais de Rabat, Juin pose un ultimatum à Ben Youssef lors d’un entretien tendu :

Le général Juin, Résident général de France : “En cas de refus de votre part [de désapprouver l’Istiqlal], nous aurions le regret d’envisager votre abdication, et même votre déposition.”

Le sultan doit désapprouver les méthodes de l’Istiqlal qui, appuyé sur le parti communiste, persiste dans son esprit de haine contre la France”, prévient Juin. Réponse du sultan : il “ne peut pas prendre position contre tel ou tel parti qui est responsable en lui-même de ses actes et de son attitude”. Juin réplique : “Je suis obligé de déclarer à Votre Majesté […] que devant cet esprit d’opposition que nous trouvons dans toutes les relations administratives et politiques […] en cas de refus de votre part, nous aurions le regret d’envisager votre abdication, et même votre déposition si cela était nécessaire.

Le sultan déposé

Mohammed Ben Youssef se voit poser un nouvel ultimatum le 25 février 1951. Le successeur de Juin, le nouveau Résident général Augustin Guillaume, est “à bout de patience”, le souverain doit signer plusieurs dahirs en suspens ou la France le dépose. Le souverain appose sa signature et sauve son trône in extremis le soir du 25 février. Ce n’est qu’un sursis.

Le discours à l’occasion de la fête du trône du 18 novembre 1952 va sceller en grande partie le destin du sultan. Il appelle à “réaliser les aspirations légitimes du peuple marocain, afin de permettre au pays de gérer lui-même ses affaires et d’exercer pleinement sa souveraineté”. Le 13 août 1953, El Glaoui, entouré d’autres conjurés, proclame Ben Arafa nouveau sultan avec la bénédiction des autorités du protectorat. Le 20 août, un régiment de chars encercle le palais de Rabat. À 14 heures, le Résident général signifie à Mohammed Ben Youssef sa déposition. À 15h12, le sultan et ses deux fils sont emmenés manu militari dans un avion militaire affrété pour la Corse.

Le Résident général Juin en visite officielle à El Ksiba auprès de notables de tribus berbères qui l’aideront à déposer le sultan.

Appelé à d’autres fonctions, le général Juin n’est plus Résident général au Maroc mais il continue de suivre la situation de près et a contribué en coulisses à la déposition du sultan. Arrivé à ses fins, il notifie sa jubilation au président du Conseil Joseph Laniel, dès le 20 août 1953, le jour-même de la déposition du sultan :

Il semble bien que cette conjuration plus vivace et plus dynamique qu’on ne l’eût cru, ait profité de la torpeur estivale pour brûler ses vaisseaux. Quoi qu’il en soit, le vin est tiré, il faut le boire. Il n’y aura jamais rien à tirer du sultan, c’est un fait, et le parti de l’Istiqlal n’est qu’un parti d’assassins à gages. On a beau dire, d’autre part, qu’au Maroc, les pachas et les caïds ne représentent pas l’opinion, ce sont eux qui la font, ce qui est tout comme […]. Personnellement, je verrais d’un bon œil un conseil de régence, pour ne pas avoir l’air de nous laisser imposer un sultan par une faction.

À Paris, dans les couloirs du Quai d’Orsay, le 22 août, deux jours après la déposition de Mohammed Ben Youssef, le directeur du département Afrique-Levant résume bien le but de certains responsables du protectorat :

Le mouvement anti-sultanien des pachas et des caïds rangés autour du Glaoui n’a pu naître, grandir et développer jusqu’à la phase critique qu’avec les encouragements et grâce à la connivence de certaines autorités françaises au Maroc. La première idée (de la déposition du sultan Ben Youssef, ndlr) en remonte à sept ou huit ans au moins. C’était, dès 1945 ou 1946, un thème familier des conversations d’officiers des affaires indigènes. Le recours à la menace des chefs berbères pour détrôner le sultan était ouvertement exposé par M. Boniface, alors directeur des affaires politiques, et par M.Vallat, aujourd’hui directeur de l’Intérieur. Le Glaoui était venu m’en entretenir moi-même en mars 1946 […]. Pour que l’affaire eût des chances de réussir, il fallait que le Résident général n’y opposât pas, dès le départ, un veto de principe. Cette condition ne fut remplie qu’en mars (sic) 1947, du fait de la nomination du maréchal Juin […]. On sait le reste.

Le diplomate poursuit en estimant que le “dénouement a consacré le succès des politiques personnelles (du Résident général Juin, des autres responsables de la résidence et du Glaoui, ndlr).” Des politiques personnelles qui ont obligé Paris à “reconnaître le fait accompli” : la déposition du sultan du Maroc.

L’Œil de la Résidence

Nationalistes, soutiens des indépendantistes, ou leur ennemi comme le pacha El Glaoui… les autorités du protectorat les ont tous fichés ou surveillé leurs faits et gestes.

Moulay Larbi El Alaoui (alias Cheikh Al Islam), Vizir de l’enseignement public musulman

Souple et astucieux, ce personnage est devenu un agent très actif du Palais où il semble bien qu’il serve de truchement entre le sultan et certaines puissances étrangères. Son rôle dans l’affaire de Tanger (le discours du sultan de 1947 sur l’affranchissement du protectorat, ndlr) n’est pas niable.

Télégramme du Résident général Juin au ministre des Affaires étrangères Georges Bidault, le 17 juin 1947.

Mehdi Ben Barka, leader de l’Istiqlal

J’ai décidé de faire mettre en résidence surveillée Mehdi Ben Barka, secrétaire du Comité directeur du parti de l’Istiqlal dont il est l’éminence grise. Il importe, en effet, de neutraliser ce personnage redoutable qui, durant toute la crise récente, a catalysé la résistance du Palais et qui est susceptible d’engager quelques égarés dans de dangereuses actions anti-françaises.

Télégramme du Résident général Juin au Quai d’Orsay, le 28 février 1951.

François Mauriac, écrivain pro-indépendance du Maroc

L’Istiqlal a préparé hâtivement des dossiers, péchant comme toujours dans l’excès du mensonge qu’il fait répandre par ses spectaculaires de façon à ameuter l’épicier [sic]. Tous ceux qui ont un penchant à pratiquer la religion du cœur ou simplement l’attendrissement facile sont touchés par cette propagande. L’article de Mauriac dans Le Figaro d’il y a deux jours indique bien que nos adversaires ne sont pas inactifs.

Lettre de l’ex-Résident général Juin à son successeur Guillaume, le 15 janvier 1953.

Le pacha El Glaoui, allié de la France

Si, en effet […] on peut contester que les Glaoua aient été un élément vraiment efficient dans notre réussite au sud de l’Atlas (la pacification du Maroc, ndlr), on ne peut, par contre, mettre en doute qu’ils n’eussent pu, s’ils y avaient fait obstacle, la ralentir et la troubler singulièrement […]. Ces possibilités d’obstruction “à la berbère”, ils les possèdent encore.”

Lettre du général Catroux au colonel Chardon, le 3 juillet 1931.

Abdelkrim entouré (de g. à d.) des leaders de l’Istiqlal Mohamed El Fassi, Mohamed El Yazidi et Allal El Fassi, au Caire en septembre 1955. Les autorités du protectorat craignaient que le leader rifain fédère les nationalistes pendant toute la période où elles préparaient la déposition du sultan. ©AFP

Abdelkrim, un possible sultan

En février 1947, Paris décide de mettre fin à l’exil d’Abdelkrim à la Réunion. Lors de son transfert vers la France, le leader de la guerre du Rif profite d’une escale à Port Saïd pour s’éclipser avec toute sa famille. Son évasion inquiète car Abdelkrim, de par son aura, pourrait se poser en concurrent du sultan sur le terrain du nationalisme. Un informateur secret du ministre des Affaires étrangères, Georges Bidault, l’alarme quelques jours après la fuite du leader rifain : “Il est certain que l’affaire Abd el Krim complique la situation. Les nationalistes représentent en effet à S.M. que l’ancien rogui est capable de constituer au Caire un gouvernement et que la moindre faiblesse du sultan à notre égard fera considérer le souverain comme Quisling ou un Pétain (deux hommes d’État européens ayant collaboré avec l’Allemagne nazie, ndlr). Il y a là un danger certain.

Les Français n’ont plus la même image d’Abdelkrim qu’ils ont longtemps cantonné au “rogui” par difficulté à percevoir les motivations du chef rifain lors de la guerre du Rif. Le général Juin, futur Résident général au Maroc, écrivait en 1925 dans ses Réflexions sur la campagne rifaine : “Notre information se complétait enfin de renseignements précis touchant la mentalité du nouveau maître de l’heure, son orgueil démesuré et sa volonté de guerre appuyée sur ses succès, son riche butin et certains concours étrangers. Né de la guerre, il fallait qu’il vécût par la guerre.

Guillaume Denglos : “Certains milieux coloniaux parlent ouvertement, dès 1944, de se débarrasser du sultan et de le remplacer

Les archives françaises étudiées par l’historien Guillaume Denglos dessinent l’image d’un futur Mohammed V à couteaux tirés avec le Résident général Alphonse Juin. Un souverain “clérical” aux “velléités absolutistes”. Interview.

Le portrait que fait le Résident général Juin de Sidi Mohammed Ben Youssef est, comme vous l’écrivez, “apocalyptique”. Serait-il aveuglé par une certaine antipathie qu’il voue au sultan ?

Il y a clairement une antipathie entre les deux hommes. Cela commence d’ailleurs peu après l’arrivée du général Juin à la Résidence le 28 mai 1947. Le sultan joue continuellement la montre et bloque les réformes que Juin voudrait mettre en place rapidement. Il faut ajouter à cela des différences de caractère. Juin est un méditerranéen (il est né en Algérie) qui a le verbe haut et une forte personnalité. Le sultan est, de son côté, un homme “à sang froid”, qui ne laisse rien paraître de ses sentiments.

Néanmoins, Juin n’est pas aveuglé par l’antipathie. Il fait de la politique avant tout et essaye par différents moyens d’affaiblir son adversaire en essayant de saper sa légitimité. Ce qui conduira à des épisodes ubuesques, comme l’affaire des tracts en janvier 1948, où Juin couvre les agissements de la direction de l’Intérieur, qui avait imprimé trois tracts colportant des rumeurs sur la bâtardise supposée du sultan. Enfin, il ne faut pas oublier que Juin tente de déposer par la force Sidi Mohammed le 25 février 1951. Malgré son échec, cette opération préfigure la déposition manu militari de Sidi Mohammed le 20 août 1953 par le général Guillaume, le successeur de Juin à la Résidence.

Comment est perçu Sidi Mohammed Ben Youssef dans les autres archives que vous avez étudiées ?

Cela dépend des périodes. Jusqu’en 1943, le sultan est plutôt bien vu des autorités françaises, même si celles-ci craignent dès 1933 qu’il se rapproche des nationalistes. Mais il reste loyal. Tout change après le débarquement américain au Maroc dans la nuit du 7 au 8 novembre 1942. Les rapports soulignent le changement d’attitude du sultan qui “rompt de jour en jour avec les pratiques et les institutions du protectorat”. Si l’on en croit les archives privées du général Catroux et de Léon Marchal, certains milieux coloniaux parlent ouvertement, dès 1944, de se débarrasser de lui et de le remplacer.

Après le discours de Tanger du 10 avril 1947, où il devient clair que le souverain souhaite à moyen terme l’indépendance, les dépêches qui sont envoyées à Paris sont systématiquement négatives à l’égard de Sidi Mohammed. Dans une partie de la classe politique française, le sultan est vu comme un monarque aux velléités absolutistes et un “clérical”. Il faut attendre l’arrivée de Pierre Mendès France, puis d’Edgar Faure, au pouvoir à Paris pour que l’image du monarque évolue sous un jour plus positif, grâce à l’appui des Français libéraux.

Juin n’est pas non plus apprécié par Sidi Mohammed Ben Youssef, ni par le prince héritier. Comment cela se manifeste-t-il dans leurs rapports quotidiens ?

Juin et Sidi Mohammed se rencontrent surtout pendant des cérémonies protocolaires et lors des audiences au palais impérial. Le langage y est parfois cordial et le plus souvent très diplomatique, tout en sous-entendus… Par contre, lorsqu’il sent qu’un sujet traîne en longueur, Juin n’hésite pas à se fâcher et à se montrer menaçant. C’est ce qui arrive entre décembre 1950 et février 1951 quand le Résident pose de véritables ultimatums à Sidi Mohammed et menace de le déposer. C’est à cette occasion que le prince Moulay El Hassan eut, si on en croit son témoignage, l’idée d’assassiner Juin pour venger l’honneur de son père. Ce dernier mettra immédiatement fin au projet.

Quel portrait du Glaoui, opposant farouche de Ben Youssef et allié des Français, ressort des rapports le concernant ?

Tout dépend du niveau hiérarchique des rédacteurs des rapports et de la période. Généralement, dans les années 1920-1940, les officiers de renseignement de la région de Marrakech, à l’image du capitaine Schoen, sont très critiques sur les pratiques du Glaoui à l’égard des tribus sous son autorité. Mais le pacha est soutenu par le haut commandement (Catroux notamment) et par tous les Résidents généraux successifs.

“Le Glaoui a une part très active dans la déposition de Sidi Mohammed et n’a nullement été manipulé”

Guillaume Denglos

Après l’alliance du Glaoui avec les tribus Zayane en mai 1947 à Khénifra contre le sultan, l’ensemble de l’administration française soutient massivement “le seigneur de l’Atlas” dans sa lutte face “au sultan de l’Istiqlal”. La lecture des archives est, là encore, implacable. Le Glaoui a une part très active dans la déposition de Sidi Mohammed et n’a nullement été manipulé. Il savait très bien ce qu’il faisait.

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