Elle est considérée comme l’icône ultime du cinéma arabe. Sa beauté sereine, ses prises de position et sa discrétion fascinent. Retour sur le parcours hors du commun de la “grande dame de l’écran”.

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Ce dossier a été initialement publié dans le magazine Icônes n°5 de décembre – janvier 2016.

Les légendes du Nil sont parfois bien réelles. L’une d’entre elles est née dans l’est de son delta, à Mansourah, au début des années 30.  À l’époque, le cinéma égyptien découvre à peine le son, et les parents de Faten Hamama, son premier cri. La providence, comme un scénario de Youssef Chahine, finira par faire du cinéma l’industrie la plus puissante après le textile dans le pays, et de Faten Hamama son icône incontestée dans le monde arabe.

Deuxième enfant d’une fratrie de quatre, Faten Hamama (littéralement la séduisante colombe) passe de nombreux concours de beauté pour enfants. Souvent mal classée, au grand dam de sa mère, la petite Faten remporte un jour la troisième place. “Il paraît que ma photo a plu à un metteur en scène parce que j’avais les larmes aux yeux. Alors il m’a engagée sur-le-champ”, raconte Hamama. Elle a 7 ans, et ce “metteur en scène” n’est autre que Mohamed Karim, le plus grand cinéaste égyptien de la première génération. Faten Hamama apparaît alors dans Jour Heureux (1940) et donne la réplique à l’immense chanteur et compositeur Mohamed Abdel Wahab. Première collision cosmique d’un parcours parsemé d’étoiles.


C’est sur le tournage de Ciel d’Enfer, réalisé par Youssef Chahine, que Faten Hamama et Omar Sharif se rencontrent et tombent amoureux.

L’enfant prodige

À 13 ans, Faten Hamama est déjà célèbre. Alors que la presse la surnomme la Shirley Temple égyptienne, ses camarades de classe méprisent son métier. Dans l’Egypte des années 40, il ne fait pas encore bon être comédien. Tout comme à cette époque, dit-elle, “on n’accepte pas que la fille soit amoureuse”. Faten cumule les deux et éprouve son premier chagrin d’amour lorsqu’un adolescent dont elle s’éprend l’avertit: “je ne t’épouse pas si tu ne cesses pas de jouer au cinéma”. De cette anecdote vient peut-être son goût du mélodrame, largement servi par le cinéma de son pays, mais aussi celui, plus prononcé et audacieux, pour les droits des femmes et la justice sociale.

Contre l’avis de ses parents, elle épouse à l’âge de 16 ans le réalisateur Ezzel Dine Zulficar, de 12 ans son aîné. Mais elle ne se contente pas de jouer pour son mari: Ahmed Salem, Henry Barakat, Salah Abou Seif… tous la dirigeront, parfois sur cinq générations, sans manquer de vanter sa discrétion, son intelligence, sa grâce et sa beauté. Le plus notable d’entre eux, en tout cas aux yeux de l’Occident, reste Youssef Chahine, qui la considère comme sa muse ultime. Il lui offre les plus beaux rôles de sa vie, et une rencontre de celles qui changent l’existence.

Comme au cinéma

Le couple mythique tournera dans plusieurs films, parmi lesquels Les eaux noires, sorti en 1955. DR

1954. Youssef Chahine repère un jeune comédien au regard de braise et au sourire d’enfant. Il s’agit de Michel Chalhoub, né à Alexandrie et bientôt diplômé de la Royal Academy of Dramatic Arts de Londres. Il lui donne son premier rôle et, presque au même moment, l’occasion d’avoir comme partenaire la grande Hamama, si toutefois elle y consent. Ils ont le même âge, mais Faten a  mille et une vies d’avance: c’est une jeune maman et une vedette adulée, avec déjà plus de 40 films au compteur.

La légende dit qu’à leur première rencontre, Michel Chalhoub, anxieux à l’idée de ne pas lui plaire, se met à réciter le monologue d’Hamlet, “To be or not to be”. Faten ne parle pas la langue de Shakespeare, mais elle est conquise. Le beau brun ténébreux obtient le premier rôle dans Ciel d’Enfer et voit le paradis dans le sourire de sa partenaire. Coup du sort ou coup de foudre, elle le lui rend bien. Faten Hamama, la star absolue d’Egypte, tombe folle amoureuse d’un jeune premier élevé dans le rite grec-catholique melkite. Le scandale est double. “ Elle a divorcé, et moi j’ai embrassé l’islam”, confesse Michel Chalhoub, mieux connu sous son nom musulman : Omar Sharif.

Un couple mythique

De son mariage avec Omar Sharif, Faten Hamama donne naissance à un fils, Tarek, qui jouera auprès de son père dans Le Docteur Jivago de David Lean. ©AFP

Avec Sharif, Faten Hamama forme le couple le plus légendaire de l’histoire du cinéma arabe, à l’écran comme à la ville. Elle qui d’habitude refuse les baisers cinématographiques, cède devant la caméra à son futur mari. Un an plus tard, elle donne naissance à leur unique enfant. C’est l’âge d’or du cinéma égyptien, mais également celui de leur amour. Une love story en noir et blanc, romancée et romantique, portée aux nues par un public fou de ses idoles. Nos plus beaux jours de Helmi Halim (1955), Les eaux noires de Youssef Chahine (1955) ou encore Terre de paix de Kamal El Sheikh (1957) marquent les esprits.

Mais c’est avec La rivière de l’amour (1960), adaptation égyptienne d’Anna Karénine de Tolstoï, que le mythe est scellé. Réalisé par Ezzel Dine Zulficar, son premier époux, c’est le dernier film que tournera le couple mythique. Deux ans plus tard, grâce ou à cause de Lawrence d’Arabie, les trompettes de la renommée sonnent pour le bel Egyptien. Il cède aux sirènes d’Hollywood, joue avec Ingrid Bergman et Barbara Streisand, et a peur de tromper sa femme. Faten Hamama, elle, préfère la cour des grands dont elle fait partie, celle de Abdelhalim Hafez et Farid Shawki. Ils  se quittent en 1966, divorcent en 1974. Omar Sharif ne se remariera jamais, et dira jusqu’à la fin que Faten Hamama a été l’unique et véritable amour de sa vie.

Faten Hamama au début des années 1970 à Beyrouth, où elle s’exile jusqu’à la fin du règne de Nasser. ©AFP

Trésor national

Dans ses transgressions, Faten Hamama métamorphose l’image de la femme arabe. Dans sa vie comme dans ses rôles, elle devient un modèle de dignité et de modernité. En 1952, elle soutient corps et âme la révolution égyptienne. En 1966, déçue par le régime oppressif de Gamal Abdelnasser et effrayée par ses services de renseignement, elle quitte son Egypte natale et vit entre Paris, Londres et Beyrouth jusqu’à la mort du Zaïm. Malgré les suppliques de celui-ci, appelant au retour de celle qu’il surnomme le “trésor national”, elle ne reviendra au Caire que sous le règne de Sadate.

Surnommée “la grande dame de l’écran arabe”, Faten Hamama laisse derrière elle une filmographie de plus de 100 œuvres et des milliers d’admirateurs. ©AFP

Que ce soit lié à ses déconvenues sentimentales ou à ses déceptions politiques, Hamama ne joue, à partir des années 70, que dans des films à caractère social. Dans la foulée de son second divorce, elle porte à l’écran Je veux une solution de Saïd Marzouk (1975). Narrant le combat d’une femme qui tente d’obtenir le divorce, ce mélodrame provoque un débat de société tel qu’il permet l’adoption d’un nouveau code de la famille. Faten Hamama n’est plus une simple vedette: c’est une alternative à la morosité, incarnant à elle seule un modèle de société respectueux des femmes et des libertés.

La discrétion pour religion, Faten Hamama s’en est allée à 83 ans, le 17 janvier 2015, sur la pointe des pieds. À partir des années 1980, elle ne tourne plus que très peu, au cinéma comme à la télé. Ses dernières décennies ont été remplies d’hommages, de décorations, de prix honorifiques et d’amour. Coup de foudre ou coup du sort, encore, le nom de son premier partenaire à l’écran est également celui de son dernier mari: son Mohamed Abdel Wahab à elle n’est pas chanteur, mais docteur, et sera à son chevet jusqu’à la fin de sa vie.

Bio express

1931 Voit le jour à Mansourah, en Égypte

1954 Rencontre et tombe amoureuse de Omar Sharif sur le tournage du film Ciel d’Enfer, de Youssef Chahine

1961 Joue avec Omar Sharif dans Le fleuve de l’amour, adaptation de Anna Karénine, réalisé par son premier époux

1966 Se sépare de Omar Sharif et s’exile loin de l’Egypte de Nasser

1975 Joue dans Je veux une solution, un film qui permet l’adoption d’un nouveau code de la famille

2015 Est inhumée au Caire, devant un parterre d’admirateurs venus lui rendre un dernier hommage.

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