Les anciennes et les nouvelles générations de Marocains vivant en Côte d’Ivoire s’épanouissent dans le petit commerce et dans les affaires. Pour eux, au lendemain de la réélection controversée d’Alassane Ouattara, une crise politique est tout sauf souhaitable.

Ici, c’est chez moi et les Ivoiriens sont comme mes frères”, affirme Driss Tazi, propriétaire de trois magasins de costumes et de vêtements pour hommes à Abidjan. Le Fassi de 57 ans est arrivé en Côte d’Ivoire dans les années 1980. Comme lui, plus de 6 000 Marocains y vivent officiellement, principalement dans la capitale économique. Le pays est le premier pays d’accueil de la diaspora marocaine en Afrique de l’Ouest.

À l’image des Ivoiriens, les ressortissants du royaume chérifien ont vécu le vote du 31 octobre 2020 la peur au ventre. Quand on leur demande leur avis sur la réélection très contestée du président sortant Alassane Dramane Ouattara (ADO) pour un troisième mandat — l’opposition a boycotté le scrutin qu’elle jugeait “inconstitutionnel” —, ils bottent en touche.

“Les Marocains restent toujours loin de la politique. Cela se passe entre Ivoiriens, on ne veut pas mettre notre grain de sel”

Omar Semlali, expatrié depuis 30 ans

Les Marocains restent toujours loin de la politique. Cela se passe entre Ivoiriens, on ne veut pas mettre notre grain de sel”, fait savoir Omar Semlali, commerçant à la retraite et président de l’Association des résidents marocains en Côte d’Ivoire (ACMRCI), créée en 2011. Expatrié depuis trente ans, il souhaite avant tout la paix, “parce que c’est notre deuxième pays”. 

Beaucoup d’entre eux gardent un traumatisme profond des troubles de 2002 à la suite de la tentative de coup d’État qui a entraîné la scission du pays en deux, puis ceux de 2010-2011, lors de la crise post-électorale entre Laurent Gbagbo et Alassane Ouattara, qui a causé plus de 3 000 morts. “Je suis arrivé à l’âge de 17 ans, en 1987 à Man, dans la région cacaoyère de l’ouest ivoirien. Mais en 2002, la zone est tombée dans les mains de la rébellion et j’ai dû tout abandonner”, se remémore Saâd El Hamzaoui.

Originaire de Fès lui aussi, il est aujourd’hui patron d’entreprises de BTP et président de la Chambre de commerce et d’industrie marocaine en Côte d’Ivoire (CCIM-CI). “Je suis rentré au Maroc jusqu’en 2003, avant de revenir à Abidjan, où j’ai dû tout reprendre à zéro”, ajoute-t-il.

“Les enfants choqués, les magasins pillés… on ne veut pas revivre ça !”

Chahdi Ouazzani

De son côté, en 2011, Driss Tazi n’avait pas voulu quitter ses commerces mais avait fait rentrer sa femme et ses deux enfants au Maroc. “Les enfants choqués, les magasins pillés… on ne veut pas revivre ça !”, s’inquiète aussi Chahdi Ouazzani, 53 ans, commerçant dans la maroquinerie et l’électroménager et président de l’Assemblée du conseil des Marocains résidents en Côte d’Ivoire (ACMRCI), fondée en 2004.

La Côte d’Ivoire est le premier pays d’accueil de la diaspora marocaine en Afrique de l’Ouest.

La crise sanitaire fait vivre la solidarité

D’autant que, cette année, bien que l’Afrique de l’Ouest ait été relativement peu touchée par le virus, ces expatriés n’ont pas non plus été totalement épargnés par les conséquences économiques et sociales de la Covid-19. Au 10 novembre 2020, la Côte d’Ivoire comptait 175 cas actifs et 126 décès.

Des chiffres relativement faibles et une situation plus rassurante que celle du Maroc et de l’Europe, dont les hôpitaux sont surchargés. “On a craint le pire en voyant ce qu’il se passe en Chine, en Italie puis en France. Mais, dès l’apparition des premiers cas en mars, le gouvernement ivoirien a très bien su gérer la situation”, estime Chahdi Ouazzani.

La Côte d’Ivoire a connu un couvre-feu temporaire et une fermeture d’Abidjan, ville qui concentrait le plus de cas, mais aucune mesure de confinement n’a été mise en place, ce qui a permis aux boutiques de rester ouvertes. Reste que, comme partout, l’activité économique a connu un coup d’arrêt. “Mon chiffre d’affaires a chuté de presque 60 à 70 % pendant la crise sanitaire”, se lamente Driss Tazi.

Les gens restaient chez eux, il n’y avait pas de liquidités dans les banques, les affaires marchaient très lentement pour les petits commerçants et les gens ont été licenciés”, complète Chahdi Ouazzani. Il pointe aussi les difficultés vécues par les couples mixtes maroco-ivoiriens, alors que le Maroc avait fermé ses frontières pour les ressortissants étrangers.

Pour soutenir la diaspora, l’ACMRCI a remis des dons en espèces et en nature à des ressortissants marocains et à des personnes issues de ces mariages mixtes. La CCIM-CI, quant à elle, a offert des packs de denrées alimentaires à 2 000 familles ivoiriennes.

Surtout, à partir d’avril, pour aider la Côte d’Ivoire à faire face à l’épidémie, le royaume a offert pas moins de 8 millions de masques, 900 000 visières, 600 000 charlottes, 60 000 blouses, 300 000 litres de gel hydro-alcoolique, 75 000 boîtes de chloroquine et 15 000 boîtes d’azithromycine. “La joie de la communauté était immense car ce sont nos frères africains qui ont profité de ces dons de produits fabriqués au Maroc”, s’exclame Chahdi Ouazzani. Une générosité royale qui a encore renforcé les liens séculaires entre les deux pays.

Emigrés fassis fuyant le chômage

La relation entre les Marocains et les Ivoiriens remonte aux années 1950. L’Afrique de l’Ouest est alors la première destination de l’émigration venue du Maroc, mais le Sénégal est privilégié. Dans les années 1980 et au début des années 1990, une vague constituée de jeunes Marocains fuyant pour certains le chômage débarquent le long de la lagune Ebrié.

Si les zones rurales sont les principales pourvoyeuses d’émigrés vers l’Europe, ce sont les villes qui fournissent les premiers candidats au départ vers la Côte d’Ivoire, explique le directeur de l’Institut des études africaines (IEA) de Rabat, Yahia Abou-el-Farah, dans la revue Les relations transsahariennes à l’époque contemporaine. Un espace en constante mutation (Karthala, 2003).

Ils viennent surtout des villes impériales, en particulier de Fès, connue pour son activité marchande très ancienne et ses grandes familles commerçantes. Les affinités entre les deux États sont également politiques. Le roi Hassan II entretient une relation jugée exceptionnelle avec le père de l’indépendance et premier président de la Côte d’Ivoire, Félix Houphouët-Boigny, au pouvoir de 1960 à sa mort, en 1993.

Mohammed VI, lui, connaît très bien le pays, qu’il visitait déjà régulièrement quand il était prince héritier. Mais lorsqu’il monte sur le trône en 1999, c’est Laurent Gbagbo qui prend les rênes de la Côte d’Ivoire un an plus tard. Le chef du Front populaire ivoirien (FPI) est proche de l’Algérie sur la question du Sahara et la relation entre les deux pays connaît un net relâchement.

La Côte d’Ivoire, qui a appuyé la réintégration du Maroc à l’Union africaine (UA) en 2017, soutient Rabat sur le dossier du Sahara et sur son entrée future au sein de la CEDEAO

Depuis le premier mandat d’ADO en 2011, elle repart de plus belle. La Côte d’Ivoire, qui a appuyé la réintégration du Maroc à l’Union africaine (UA) en 2017, soutient Rabat sur le dossier du Sahara et sur son entrée future au sein de la Communauté économique des Etats de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO).

La relation entre le président Alassane Ouattara et Sa Majesté est très bonne”, confirme Abdelmalek Kettani, ambassadeur du Maroc en Côte d’Ivoire depuis 2016. La visite du roi en 2013 est le symbole de cette amitié retrouvée. “Ce voyage a scellé sur le terrain cette fraternité qui remonte à la fondation de la Côte d’Ivoire. Elle s’inscrit dans la continuité de la politique africaine du Maroc initiée par le roi Mohammed VI lors du sommet du Caire en 2000”, détaille Abdelmalek Kettani.

Ce fut le début d’une collaboration économique prolifique et d’un grand nombre de projets communs. Le chantier faramineux de la baie de Cocody illustre cette stratégie. Piloté par l’entreprise d’État marocaine Marchica Med et mis en œuvre par l’entreprise de BTP marocaine SGTM, le projet d’un coût total de 4 milliards de dirhams vise à assainir et à moderniser le cœur de la capitale économique ivoirienne. Une coopération Sud-Sud dont les Marocains sont fiers. “On a une bonne réputation grâce à Mohammed VI, parce que c’est un homme qui aime l’Afrique”, assure Omar Semlali.

Saâd El Hamzaoui, patron d’entreprises de BTP et président de la Chambre de commerce et d’industrie marocaine en Côte d’Ivoire (CCIM-CI).

Quand les DG prennent le pas sur les petits boutiquiers

Depuis 2013, de nombreuses entreprises marocaines ont suivi le mouvement. Les trois grandes banques marocaines, Attijariwafa Bank, BMCE-Bank of Africa et Banque populaire, ont racheté des filiales locales. Des entreprises marocaines spécialisées dans les télécoms, dans les assurances, dans la cimenterie ou dans l’immobilier leur ont emboîté le pas.

Une nouvelle vague d’expatriés marocains, des dirigeants d’entreprises et des cadres, s’est ajoutée à la diaspora historique. “La visite de Sa Majesté en 2013 a donné un grand coup de pouce aux entreprises marocaines qui se sont installées à Abidjan et ailleurs. Elles ont pu s’exporter vers l’Afrique subsaharienne, ce qui leur a permis de se dégager un nouvel horizon”, se réjouit Saâd Hamzaoui de la CCIM-CI, créée justement en 2013 pour aider les investisseurs marocains à leur arrivée.

Avec sa classe moyenne en plein essor, son taux de croissance élevé, sa main-d’œuvre bon marché et son rôle de point d’entrée vers l’Afrique de l’Ouest, la Côte d’Ivoire est un eldorado pour le business.

“Il y a une trentaine d’années, le Marocain était vu uniquement comme un vendeur de babouches. Aujourd’hui, l’expertise marocaine dans des domaines comme le BTP, l’industrie, la cimenterie ou la pharmaceutique n’est plus à démontrer”

Saâd Hamzaoui

Résultat, en quelques années, le Maroc est devenu l’un des tout premiers investisseurs étrangers du pays avec près de 10,2 milliards de dirhams d’investissements privés, selon le Centre de promotion des investissements en Côte d’Ivoire (Cepici), en 2015. Après l’Egypte, c’est la deuxième destination des investissements marocains en Afrique.

Il y a une trentaine d’années, le Marocain était vu uniquement comme un vendeur de babouches. Aujourd’hui, l’expertise marocaine dans des domaines comme le BTP, l’industrie, la cimenterie ou la pharmaceutique n’est plus à démontrer”, souligne Saâd Hamzaoui, qui dirige également l’entreprise Comptoir d’aluminium de Côte d’Ivoire (Caci).

Mais si les grands groupes et les entreprises à gros revenus bénéficient de l’impulsion du royaume, les petits commerçants, eux, se débrouillent seuls. Devant l’enseigne de son magasin du Plateau, le quartier des affaires d’Abidjan, Driss Tazi déplore le manque de solidarité entre Marocains. Il dit aussi souffrir de la baisse du pouvoir d’achat de la population ivoirienne ces dernières années.

En attendant, depuis l’annonce de la victoire d’ADO avec 94,27 % des voix au premier tour, tous ont les yeux rivés sur l’évolution de la situation politique. En réaction à la formation d’un “Conseil national de transition” par les partis de l’opposition, le gouvernement a envoyé la police aux résidences des principaux opposants et emprisonné certains d’entre eux.

Mais le mercredi 11 novembre, l’ancien président Henri Konan Bédié a accepté de rencontrer Alassane Ouattara pour une discussion et la direction prise semble finalement être celle du dialogue. Une bonne nouvelle pour les Marocains, pour lesquels la stabilité économique est précieuse.

Driss Tazi est optimiste : “Cette fois, je pense qu’il n’y aura pas de guerre.” “La Côte d’Ivoire a changé depuis 2011, le pays est en construction. Il n’y a plus de marasme mais des chantiers partout”, fait remarquer Chahdi Ouazzani. Dans la zone industrielle de Port-Bouët, derrière son bureau décoré d’une photo de lui aux côtés de Mohammed VI, Saâd Hamzaoui conclut : “Sans paix, il n’y a pas d’affaires.”

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