Épisode 9/12. Fidèle à son intégrité, M’hamed Boucetta a combattu durant toute sa carrière politique la corruption et le trucage des élections.

(article initialement publié en août 2018 dans le numéro 822 de TelQuel)

Vous nous garderez toujours dans la liste des faussaires. Tant que le Maroc restera faussaire, il ne démarrera pas”, clamait M’hamed Boucetta en 1997, en réaction au trucage des élections législatives. Le puissant ministre de l’Intérieur, Driss Basri, est encore omniprésent et omnipotent dans un Maroc qui vacille entre des velléités démocratiques et le trucage des élections, devenu la marque de fabrique du régime de Hassan II. Des pratiques que l’ancien patron de l’Istiqlal n’a eu de cesse de dénoncer depuis les premières élections organisées au Maroc.

L’arme de Boucetta face au régime : son intégrité. La preuve par cette anecdote qu’il nous a racontée cinq mois avant sa mort : “En 1963, je me suis présenté aux élections législatives à Marrakech. Nous venions de quitter le gouvernement. Moi, je venais de quitter le ministère de la Justice. Alors, après avoir déposé ma candidature, je téléphone au gouverneur de Marrakech, Tahar Ouassou : ‘Monsieur le gouverneur, je me suis présenté, je voudrais vous saluer’. On se donne rendez-vous le lendemain à 10 heures, des mokhaznis et autres gardes, rassemblés devant la préfecture, m’attendent. Le gouverneur, qui m’attend en personne en bas, me reçoit en grande pompe. Une fois dans son bureau, il me dit, je le cite de mémoire : ‘Monsieur le ministre, on ne trouvera personne aussi irréprochable que vous, vous êtes droit, connu et tout, mais vous ne passerez pas. J’ai reçu des ordres d’en haut et je suis obligé de les appliquer.’”

Vraie monnaie et faux bulletins

Tahar Ouassou signifie ainsi à Boucetta que c’est le FDIC, enfanté trois ans plus tôt par Ahmed Reda Guédira, qui lui volera son fief. Et pour “consoler” l’ancien ministre de la Justice, le gouverneur ouvre un coffre-fort. “Il m’a dit qu’il avait reçu une somme d’argent de 30 millions à l’époque, somme qui m’était destinée”, nous racontait M’hamed Boucetta, qui monte au créneau contre le haut commis de l’État. “Je lui ai dit que c’était une insulte pour moi. ‘Je vais envoyer cela au Parquet et il se débrouillera avec vous’, lui ai-je répondu. Là, il se met à m’embrasser la tête en me disant qu’il était obligé d’appliquer les consignes. Bien sûr, c’est le FDIC qui est passé”, se souvenait le défunt.

En 1977, rebelote ! Le chef du parti de la balance se présente encore à Marrakech. “Mais cette fois-ci, on voulait que je passe avec Bouabid”, nous rappelait-il. Ainsi, comme par magie, ceux qui lui barraient la route quatorze ans plus tôt sont ceux-là mêmes qui lui déroulent le tapis dans la ville ocre. “Des moqaddems, avec un cynisme inouï, appellent trois de mes chargés de campagne en donnant à chacun des paquets de bulletins de vote, en leur disant : ‘C’est pour Monsieur Boucetta pour qu’il passe’”. Fidèle à ses principes, il s’emporte à nouveau. “J’ai fait une réunion dans un cinéma et j’ai jeté ces paquets en public, en disant que je n’ai pas besoin de ça pour passer et que les faussaires étaient toujours à l’œuvre”, concluait-il.

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