Dans les années 1960 à Brazzaville, sous Mobutu et sur fond de guerre civile, les sapeurs trouvent un moyen de montrer qu’ils existent, qu’ils résistent, de façon pacifique et élégante, en édulcorant le quotidien. Retour sur ce style de vie intemporel qui influence aujourd’hui la pop culture internationale.

Expo au Palais de Tokyo à Paris, documentaires, films, livres : la sapologie fascine et entraîne avec elle un regain d’intérêt sans précédent pour la culture africaine, portée notamment par la revendication de stars afro-américaines et de magazines spécialisés. Those people, “le nouveau magazine noir” et disruptif en ligne annonce la couleur en prônant la complexité et la créativité d’une Afrique qui se redécouvre et se réinvente, dans la volonté de créer du sens et de définir son identité. Il faudra alors attendre que Beyoncé porte du wax pour qu’il revienne à la mode chez les Dakaroises, ou encore que sa sœur cadette Solange tourne le clip de Losing you au cœur d’un township sud-africain en 2012 pour que la S.A.P.E (re)devienne hype. Dans une interview pour Fader, la chanteuse confie sa fascination pour cette microsociété congolaise, ses codes et standards en totale rupture avec la réalité du pays. Le chanteur Stromae s’en inspire également pour sa collection capsule Mosaert commercialisée chez Colette, tandis que la marque de bière Guinness fait un carton avec son épisode sur les sapeurs dans le cadre de sa campagne Made of more. Le message est en ligne avec la tendance de réappropriation identitaire, qui propose une façon d’appréhender l’Afrique sous un autre prisme que la guerre, les dictatures et les épidémies.

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Ce dossier a été initialement publié dans le magazine Icônes n°6 de février-mars 2016.
L’un des clichés de la série photo Brazzaville, par Hector Mediavilla.

Dandysme made in Congo

Inspiré des dandys européens du XIXe siècle, c’est dans les années 1920, lorsque les Français arrivent au Congo, que le mythe de l’élégance parisienne gagne la jeunesse de Bacongo, l’un des plus vieux arrondissements de Brazzaville. Mais c’est réellement en 1960,  à l’aube de l’indépendance, que le mouvement de la S.A.P.E (Société des ambianceurs et des personnes élégantes) naît et se propage, de l’avenue Matsoua à Kinshasa, pour bientôt être exportée par la diaspora. Dans le contexte postcolonial, la S.A.P.E est alors un symbole d’insoumission : les sapeurs ne font pas dans la discrétion et revendiquent leur existence et leur identité, la démarche assurée en costumes bigarrés. La tendance se renforce en opposition à la censure du maréchal Mobutu, qui impose alors l’abacost, abréviation de “à bas le costume”. Dans ce dernier, le dictateur zaïrois voit la marque de l’oppression coloniale. La S.A.P.E devient alors un véritable combat de résistance pacifique et une façon d’échapper à la dureté du quotidien. Les sapeurs sont ouvriers, paysans ou chauffeurs de taxi, mais sont avant tout définis par le style, et transcendent leur condition en costumes griffés, imprimés et mocassins bridés. Le plus important reste de trouver sa signature et de se distinguer, même au prix d’une faute de goût, qui sera toujours valorisée face à un manque d’originalité.

Publicité Sapeurs par Guinness, campagne Made of more, 2014.

Une philosophie et un art de vivre

Héritière du dandysme de la fin du XIXe siècle ou pied de nez à la mode coloniale, la S.A.P.E est en tout cas loin d’être un simple effet de mode. C’est avant tout une philosophie et un art de vivre, chargés de principes et de valeurs qui se transmettent en héritage, se méritent et se revendiquent comme une couleur politique. Le vêtement est érigé en véritable œuvre d’art et devient un langage identitaire qui, après l’atroce guerre civile du Congo, permet de fédérer à nouveau Congolais du nord et du sud dans une énergie créatrice, salutaire et exutoire. Car un sapeur est un gentleman, un homme poli, digne, élégant, et surtout non violent.

Les sapeurs sont ouvriers, paysans ou chauffeurs de taxi, mais sont avant tout définis par le style, et transcendent leur condition en costumes griffés, imprimés et mocassins bridés.

Aujourd’hui, on distingue la S.A.P.E de sa forme contemporaine, la sapologie, que les puristes considèrent comme une caricature du mouvement initial. Costumes trois pièces, couleurs criardes, surabondance d’accessoires loufoques, mocassins croco, autant de signes extérieurs de richesse où le “more is not enough” fait foi. La philosophie des anciens de Bacongo laisse plus de place à l’apparat. Prada, Yamamoto, Berlutti, Dior ou Weston, si les marques sont étalées, l’attitude reste conventionnée, les looks savamment étudiés, et le mouvement perçu comme une célébration de l’art de vivre africain. Siham El Amri, lauréate de l’école marocaine Casa Moda et directrice artistique de la 5e fashion week de Malabo en Guinée Équatoriale, confirme que l’héritage d’André Gérard Matsoua et Christian Loubaki, pères fondateurs de la S.A.P.E, est encore là : “Sur les podiums des grands créateurs, on retrouve les codes du mouvement congolais : tricologie, costumes trois pièces, vestes croisées, redingotes, imprimés ou jacquard, et surtout, accessoires bling-bling !” Des labels qui, à l’instar de Busayo, Dahil Republic of  Couture ou Kibonen, s’installent de plus en plus à l’étranger, notamment à Paris et New York, devenus les relais de la tendance.

Collaborations Sud-Sud

Défendre une nouvelle vision de l’Afrique, contemporaine, inspirante et inclusive, passe également par des complicités créées au-delà des frontières. C’est par exemple le cas de Mehdi Sefrioui. L’envie de sonder et de revendiquer son africanité, ce jeune photographe la ressent lorsqu’il s’installe à Paris. Pour cultiver sa différence et celle des autres, il se sert de la photo de mode, qu’il définit comme “un moyen universel et puissant qui peut aider à transmettre des messages assez forts”, et prend en 2015 la direction créative du magazine Noir, fondé par Sarah Diouf, entrepreneuse de 27 ans à la tête de la société sénégalaise Ifren Media Group. 

Même démarche du côté de Louis Philippe de Gagoue. Ce styliste et blogueur ivoirien, casaoui d’adoption, signe des éditos pour le magazine Brownbook en prenant l’illustrateur marocain Yassine Morabite comme modèle. Sa griffe ? L’electric jungle : un mélange d’imprimés, de matières et d’influences qu’il rehausse d’objets et accessoires insolites ou totalement anachroniques, à la Kenzo. Dans ses silhouettes, on retrouve l’élégance du dandy congolais, mais Louis Philippe n’hésite pas à pousser l’excentricité à son paroxysme en faisant de son fashion statement un message universaliste, au-delà des clichés et des appartenances ethniques.

Sapologie marocaine ?

Et le Maroc n’est pas en reste. Des cantines sénégalaises aux clubs africains en passant par la déferlante P-Square, le pays se découvre terre d’accueil et non plus de simple transit pour une population subsaharienne qui nous amène à questionner notre africanité. Une réflexion que l’on retrouve déjà chez de nombreux artistes, comme Hassan Hajjaj, pionnier de ce métissage d’influences avec son approche esthétique maximaliste entre pop art, S.A.P.E et hipster culture. En 2012, sa série de portraits My Rock Stars, met en scène ses amis musiciens dans des compositions originales saturées de motifs, de couleurs et d’objets de consommation de masse. Son idée ? Ériger de nouvelles icônes. Un principe que l’on retrouve dans les imprimés de sa collaboration avec le styliste Amine Bendriouich en 2013 autour de la collection SuperWax Deluxe. La tendance se confirme également auprès de la relève créative. Amine Bendriouich, justement : il n’a pas connu le Congo, mais ses voyages en Afrique lui ont inspiré les collections Birds of Ghana et Winter of Afrika, témoins d’une mode plus libre, décomplexée et spontanée qu’au Maroc. Lui pour qui “le vêtement est un accessoire de l’attitude” est formel : la culture de la sape, de l’habit traditionnel à la mode urbaine, est emblématique partout en Afrique. Plus près de nous, les jeunes marocains accordent également une place toute particulière à leur apparence en chinant “l’pieça”, la pièce brandée ultime. Là où l’Occident tente des propositions vestimentaires toujours plus standardisées, l’Afrique, elle, préfère se démarquer.

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